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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

Karim Jbeïli, psychanalyste et psychologue à Algérie News
«L'intégrisme est la forme qu'a pris l'athéisme en islam»

Natif d'Egypte, Karim Jbeïli est psychanalyste et psychologue. Il enseigne actuellement à Montréal où il donne beaucoup de conférences. Il est membre fondateur du Cercle lacanien d'études freudiennes et compte de nombreux articles dans des revues spécialisées au Canada, en France et dans le Monde arabe. Il est l'auteur de plusieurs livres dont le dernier, intitulé le Psychisme des Orientaux, différence et déchirures, qui fait l'objet d'un grand débat en Occident. Contacté par nos soins
déjà au début de l'année, Karim Jbeïli a cru être censuré par la presse algé-rienne. Ici, on revient sur l'entretien qu'il nous a accordé.

Paris, Samir Mehalla

Algérie News : Comment êtes-vous venu à vous pencher sur la problématique du «psychisme des Orientaux», traitée dans votre dernier livre ? 
Karim Jbeïli : C'est de constater combien le comportement des Orientaux était décrit comme défectueux, manquant et pas assez comparable à l'Occident. Comme si le modèle suprême était l'Occident et que les Orientaux n'étaient qu'une pâle copie… Il m'est apparu alors que l'Occident était fondamentalement aveugle au fait communautaire et qu'il s'interdisait non seulement de le voir dans ses propres sociétés mais également d'y penser comme mode de cohésion sociale.
Pour l'Occident, le communautaire est potentiellement diabolique et ne doit en aucun cas venir ternir l'extrême laïcité
dont il se vante. J'ai constaté aussi que les Arabes avaient tendance à se faire du mal, à constamment amener leur situation à se dégrader comme s'ils prenaient un certain plaisir à accroître leur déchéance. Ce comportement paradoxal de quelqu'un qui, dans le fond, était très comparable au comportement des gens qui sont traumatisés.
L'idée du traumatisme a été le deuxième filon à travers lequel j'ai essayé d'analyser le comportement des Orientaux.

Comment expliquez-vous, du point de vue psychologique, le fait communautaire et le fait religieux ?
Le fait communautaire est un fait presque naturel, comme la source du passage de la nature à la culture. C'est dans le cadre communautaire que les hommes se réunissent, se coordonnent en collectivités, c'est le niveau qui suit immédiatement celui de la famille. Le fait communautaire est ethnologique. C'est un certain nombre de règles de mariage qui définissent un ensemble et la communauté. Le plus souvent, les règles de mariage son justifiées par un appareillage religieux et il reste que le religieux ne se réduit pas au communautaire puisque le religieux comporte un élément extrêmement important qui est la cro-yance en Dieu, la foi. Par conséquent, chaque communauté a besoin de se soutenir également par une foi. Il arrive, bien sûr, que cette foi 'estompe ou disparaisse, auquel cas le communautaire subit une transformation très importante. Je peux également soutenir
que les sociétés qui se veulent les plus non communautaires le sont, en réalité, mais sans vouloir le savoir, ce qui leur donne
une très grande méconnaissance d'ellesmêmes et une grande mauvaise foi dans l'appréhension d'autrui. Je parle bien sûr
des sociétés occidentales.

Du même point de vue, comment expliquez- vous le terrorisme et les opérations kamikazes ?
Le terrorisme et l'intégrisme sont le résultat d'une disparition de Dieu. Une communauté, quelle qu'elle soit, qui se trouve être soumise à des attaques, des violences ou des excès finit par perdre confiance dans le Dieu qui est supposé la soutenir ou la protéger. Il s'ensuit que, paradoxalement, l'intégrisme est la forme qu'a pris l'athéisme en islam, de la même façon que l'athéisme et la laïcité vont de pair pour le christianisme et que l'athéisme et le sionisme vont aussi de pair chez les Juifs. L'athéisme et l'intégrisme sont étroitement liés même si un intégriste refuserait de l'admettre. L'intégriste est celui qui veut sauver Dieu de la disparition. Il est convaincu de sa disparition mais veut quand même le maintenir en vie ou faire croire qu'il est encore présent.
Les opérations kamikazes sont directement issues de cette littéralité du rapport au religieux parce que la littéralité du rapport
au religieux est extrêmement contraignante…
Une véritable prison dans laquelle l'intégriste va chercher à échapper. Par conséquent, l'opération kamikaze est une tentative de sortir de la contrainte du religieux par la mort. Cela veut dire que le kamikaze veut plutôt dire que les signifiants, qui sont habituellement distincts et oppositionnels, ne le sont plus.
On peut se mettre en danger de mort tout en restant en vie. On peut se battre contre la maladie par une augmentation du
potentiel de vie. Les signifiants de la vie et de la mort s'opposent, ils cherchent chacun à gagner du terrain. Chez l'intégriste,
ces signifiants se déchirent l'un l'autre et existent indépendamment l'un de l'autre.
Si bien que le kamikaze va chercher à incarner le signifiant de la mort en sachant que, par ailleurs, le signifiant de la vie, c'est-à-dire de la vie éternelle, va être incarné par le paradis.

Qui est finalement le kamikaze ?
Le monde arabo-musulman est un univers traumatisé à une échelle collective. Le kamikaze est, lui, un traumatisé à une échelle individuelle, c'est-àdire qu'il a été soumis à une violence psychique tellement intolérable qu'il a perdu confiance dans les apacités du divin. Le kamikaze est quelqu'un qui, suite à ce traumatisme, a perdu la capacité d'aimer autrui, donc il a perdu la capacité de s'intégrer et de demeurer intégré à son milieu naturel. Sa fascination ou sa haine pour l'ennemi est telle qu'il n'a plus d'énergie
pour aimer les gens auxquels il est attaché. C'est donc quelqu'un qui pourrait se soumettre à l'ennemi qui l'a brutalisé, tellement il se sent sans défense face à lui, mais qui, pour résister à la soumission, provoque des duels où il risque sa vie pour démontrer à ses propres yeux qu'il n'est pas prêt à se soumettre. Voilà, grosso modo, le psychisme du kamikaze. L'exemple le plus connu étant celui de Mohammed Atta qui est devenu intégriste lors de son émigration en Europe et il est probable qu'il s'est senti extrêmement dépourvu et démuni face à cet Occident qui l'envahissait et a dû refouler tous ses liens affectifs avec son milieu d'origine, ce qui l'a amené à être à la merci de son «ennemi» et, pour résister à la soumission, il s'est livré au sacrifice kamikaze.

Dans une étude parue récemment, le Rendez-vous des civilisations, Emmanuel Todd, s'appuyant sur l'outil statistique des natalités, l'alphabétisation, la laïcité, la si-tuation de la femme dans les pays arabo-musulmans, réfute la thèse de l'Américain Samuel Huntington qui a prédit une inéluctable confrontation entre l'islam et l'Occident. Comment vous positionnez-vous par rapport aux deux efforts intellectuels ?
Il est certain qu'il y a, depuis toujours, une opposition qu'on pourrait dire stimulante entre l'Orient et l'Occident. On pourrait dire, surtout, que l'Occident moderne s'est construit en niant et en s'appuyant sur l'Orient dans le sens de l'Aufhebung de Hegel. l y a toujours eu une opposition entre les deux mondes, opposition relative, puisque cette opposition n'est que logique, elle n'est as essentielle. elle est utile aux deux mondes et se poursuit en tant que telle. En revanche, depuis que l'intégrisme a pris autant d'ampleur en Orient, il a décidé, pour des raisons logiques, d'introduire des ruptures entre les signifiants partout où cela était possible et, en particulier, dans l'opposition Orient/Occident. Pour l'intégrisme, l'Orient et l'Occident sont dans une opposition radicale qui fait que chacun d'eux a une essence différente qui le rend radicalement différent de l'autre et radicalement opposé à lui éventuellement.
Cette opinion a été reprise par Huntington et par les milieux intégristes chrétiens des États-Unis qui professent la même tendance à casser les signifiants et, donc, à radicaliser des différences qui ne sont habituellement que relatives.

Quelle est la nature de relation Occident- Israël ?
Israël se présente sans vergogne comme étant le soldat des intérêts occidentaux en Orient et chaque guerre ne fait qu'accroître
son état de dépendance par rapport à l'impé-rialisme occidental. Et l'apparence de cette dépendance est de plus en plus évidente et réussit de plus en plus mal à se cacher derrière les trémolos émotionnels en rapports avec l'Holocauste. Un autre
aspect extrêmement important des relations entre Israël et l'Occident est le fait que l'Occident a opéré, durant le vingtième
siècle, une mutation vers le nationalisme durant laquelle tous les grands empires qui pouvaient rassembler des
mosaïques communautaires extrêmement complexes ont été détruits pour laisser la place à un morcellement nationaliste face
auquel le seul obstacle a été l'existence des Juifs. La dispersion des Juifs sur toute la surface de l'Occident empêchait celui-ci
de sombrer dans le contentement des particula- rismes.
On pouvait déplacer des Allemands vers des lieux à majorité allemande mais comme il n'existait pas de lieux à majorité
juive il était impossible de rassembler les Juifs quelque part en Europe. Le rapport entre Israël et l'Occident est un rapport de dépendance en tant qu'Etat colonial servant les intérêts coloniaux.

© S. M.