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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

 

Courage et couardise

Karim Jbeili

Il se passe en ce moment dans la campagne électorale américaine, un phénomène exceptionnel qu’il faut absolument documenter tellement il est instructif. Aujourd’hui, est-ce un hasard?, les Américains ont le choix entre un candidat dont la couardise lors de la guerre du Vietnam a été démontrée par un certain nombre de documents et par la disparition d’un nombre de documents non moins certain, et un autre candidat dont, au contraire, le courage a été démontré par de multiples témoignages et par une médaille du mérite qui authentifie ces témoignages.

En toute logique, les Américains, pour se protéger du danger, devaient choisir le candidat le plus courageux. Pourtant, contre toute attente, et précisément durant la période ou le thème du courage est débattu, les voila qui optent, et massivement, pour celui dont ils sont sûrs qu’il est trouillard.

Lorsqu’un message publicitaire largement diffusé a mis en doute le courage du candidat Kerry, un bonne portion de l’électorat a accrédité le message comme si le fait d’être courageux était si peu vraisemblable que prétendre l’être relevait forcément du mensonge.

Nous savons, par ailleurs, que les diverses commissions d’enquête ont démontré qu’avant les événements, l’État était très mal préparé, qu’après les événements, il n’a pas réagi de façon adéquate et, qu’au contraire, sa réaction a accru le danger et l’a pour ainsi dire chronicisé au lieu de l’atténuer. Et cet état a été, tant avant qu’après les événements, sous la responsabilité de ce même candidat Bush dont la couardise a été démontrée.

Notre étonnement grandit, par conséquent, lorsqu’on s’aperçoit que les Américains s’apprêtent à reporter au pouvoir non seulement le candidat le plus couard mais également le plus incompétent. Curieusement si, au niveau de la compétence les Américains sont également partagés entre un candidat et l’autre, en revanche c’est véritablement la question du courage qui a fait pencher la balance du coté du moins courageux des deux.

Comment comprendre cette réalité qui, en principe, défie le bon sens? Quel message faut-il entendre dans ce choix qui semble, sinon décisif du moins très décidé?

Tout se passe comme si, l’éventualité du courage étant impossible, ils s’apprêtent à choisir celui des candidats qui peut le mieux simuler le courage. Plus la simulation est bonne et spectaculaire, plus le mensonge est crédible. Une précision importe ici : quelle que soit la crédibilité du mensonge, le mensonge reste un mensonge et ne peut être remplacé par du courage authentique. On ne peut simuler le courage lorsqu’on est déjà courageux.

Par ailleurs toute l’incompétence dont a fait preuve le gouvernement durant son mandat ne semble pas avoir découragé l’électorat. Il a continué à soutenir le candidat Bush preuve après preuve, catastrophe après catastrophe. On dirait même que son attachement à Bush s’est renforcé à mesure que sa faillite apparaissait. Peut-être qu’il faudrait se rendre à l’évidence que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Bush représente vraiment les Américains. Peut-être que, comme lui, ils sont morts de peur et qu’ils essayent, comme lui, de faire semblant de rien. Peut-être même qu’ils ont tellement peur qu’ils en sont paralysés, que toute leur inventivité habituelle s’est polarisée autour de la résistance à la peur. Peut-être, au fond, que leur seule préoccupation consiste à guetter le danger en espérant qu’ils ne les touchera pas avant qu’ils n’en aient eu conscience.

On raconte que New-York n’est plus la même, qu’elle n’a plus l’imagination débridée d’autrefois, que tout y est plus contraint, plus convenu. Peut-être même que l’Amérique toute entière est, comme New-York, au garde-à-vous de la peur.

On pourrait même dire que face à l’éventualité de renoncer à la peur et d’adopter une attitude courageuse face à l’adversité, les Américains ont fait machine arrière et ont choisi de s’accrocher à la peur. C’est au fond ce point qui mérite le plus d’être noté. Ils avaient le choix de se défaire de la peur. Ils ont choisi de la garder.

Depuis la guerre 14-18, Freud a mis en valeur ce phénomène chez les traumatisés, qui consiste à reproduire dans leurs cauchemars l’événement traumatisant. On s’est aperçu par la suite que ces patients faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour accroître leur niveau de vigilance à tous les moments du jour et de la nuit. En suscitant dans leur esprit des inquiétudes souvent irréalistes et démesurées, ils contribuent à augmenter leur niveau de stress et de vigilance, ce qui paradoxalement les rassure. En effet à ces niveaux d’excitation ou leur hypersensibilité est exacerbée, ils se convainquent qu’advenant un danger, ils le verraient venir et ne seraient donc pas pris par surprise. Ces patients finissent par s’attacher à leur niveau élevé d’excitation comme à une drogue.

Qui plus est, lorsque, épuisés par des nuits de vigilance et des journées d’hyperstimulation, ils finissent par s’endormir profondément ou se reposer, le sommeil ou le repos deviennent source d’inquiétude et ils doivent alors solliciter des cauchemars effrayants ou des préoccupations imaginaires pour les sauver de cette effrayante quiétude.

Cette passion pour le stress et l’hyperstimulation peut s’atténuer progressivement dans le cadre d’une analyse ou les mécanismes de cet amour excessif de la vigilance sont décortiqués. Mais cela ne suffit pas à sortir le patient de son trauma. C’est comme s’il apprenait à se défaire lentement de son bouclier. Mais le bouclier écarté, il reste la fragilité. La fragilité de celui qui, par peur, a renoncé à son imagination et à son inventivité. Il y a tout un travail de restauration de l’inventivité à faire, une mise en branle de l’imagination à travers un procédé qui commence à être connu de grand public que, nous autres Psychanalystes, nous appelons les associations libres.

Les mécanismes du trauma sur le plan individuel peuvent très bien s’appliquer sur le plan collectif. En les appliquant au cas des Américains ces mécanismes sont très éclairants. Les Américains, comme les traumatisés, ont besoin de conserver leur peur. Cette peur les protège du danger. Plus ils auront peur, plus ils seront vigilants le jour ou le prochain coup viendra. Le pire des présidents serait un président courageux qui ferait fi de cette peur et endormirait leur vigilance.

Pour entretenir cette peur il faut un monde peuplé d’ennemis tous menaçants qui stimulent l’inquiétude et la rendent vraisemblable. Un président aimé de tous dans le monde serait le pire des présidents. N’ayant pas assez d’ennemis, il leur ferait croire en un monde pacifié; ce qui encore une fois endormirait leur vigilance.

Il leur faut un président capable de créer des conflits de longue haleine, les plus pourris possibles, pour «profiter» d’une source inépuisable d’hostilité. Un président capable de régler intelligemment les conflits est le pire des présidents. Il faut un président pyromane capable de semer généreusement la tempête.

Ceci n’est malheureusement pas une plaisanterie et ne comporte aucune parcelle d’ironie. Il s’agit d’un mal qui, si l’on en croit ses effets sur le plan individuel, risque de durer fort longtemps sur le plan collectif. Pour faire évoluer le problème, il faut d’abord prendre conscience qu’il s’agit d’un problème. Se soustraire à la fascination de l’ennemi fictif n’est pas aisé. Reconnaître qu’on a construit cet ennemi de toutes pièces n’est pas aisé, et qu’on continue d’entretenir son existence ne l’est pas plus.

Il faut cependant que quelqu’un se lève et dise qu’il y a problème et qu’il le diagnostique avec courage. Sans quoi le piège du traumatisme va définitivement se refermer sur les Américains et les amener à des dérives aventuristes de plus en plus déraisonnables. Il faut quelqu’un pour stigmatiser l’engrenage vicieux.

Malheureusement, les Démocrates ne semblent pas l’avoir compris et réagissent comme avant le trauma. Ils n’ont pas compris en quoi le 11 septembre a totalement modifié la psyché des Américains. Ils se sentiraient ridicules de réagir à la manière de Bush en simulant le courage sur fond de couardise. Ils sentent de la même façon que leur manière courageuse ne «pogne» pas. Ils se forcent à hurler avec les loups en parlant d’insécurité et ne convainquent bien sûr personne sur ce thème puisque eux-mêmes n’ont pas peur. Ils se sentent piégés dans une comédie qu’ils ne comprennent pas.

Leur seule façon d’être assez francs et honnêtes pour atteindre le coeur des Américains serait de comprendre et de diagnostiquer le traumatisme publiquement. Si leur discours est suffisamment cohérent, s’ils dévoilent aux Américains les mécanismes de la mise en panique, ils pourraient pousser un peu plus loin et accuser Bush d’être alarmiste et d’utiliser ce mécanisme à son profit. Ils auraient des chances de convaincre une population qui consentirait alors à se défaire lentement de son trauma.