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Préparation du colloque 3

 

Trois cas de dystrophie réflexe 

 

Karim Jbeili 

 

Les cas de dystrophie réflexe sont rares et tellement spectaculaires que s’il nous en arrive un, on s’en rappelle habituellement longtemps. La dystrophie réflexe est une maladie psychosomatique dans laquelle un accident bénin, comme une simple coupure au doigt, peut provoquer des effets dévastateurs à la main, au bras, à l’épaule, quelquefois même à l’autre bras puis au corps tout entier. Il y a une irritation constante des tissus; quelquefois, les os commencent à être poreux dans les endroits irrités et il y a une sudation locale habituellement abondante. 

 

J’ai eu l’opportunité d’en traiter un il y a un certain nombre d’années. Il s’agissait d’un ouvrier d’origine syrienne dont le doigt avait été atteint d’une façon très modérée lors de son travail. À cette époque, j’ignorais tout de la dystrophie réflexe et, bien que me sentant relativement démuni face à ce cas, je l’ai abordé comme je le fais habituellement sur le plan psychologique en encouragent le patient à s’exprimer, à dire ses idées, ses préoccupations, ses sentiments et ses émotions. Le facteur physique intervenait fréquemment dans le traitement mais je n’étais pas en mesure d’en tenir compte puisque je ne disposait pas des concepts qui m’auraient permis de l’aborder ou même, de mesurer son impact sur la dimension psychologique.

 

Il arrivait fréquemment que monsieur me parle de l’état de sa main; la température de celle-ci pouvait être variable en passant du chaud à l’extrêmement froid. La main pouvait être plus ou moins enflée, plus ou moins douloureuse ou alors, changer de couleur. Tout au long du traitement, on peut dire que le niveau d’irritation de monsieur a augmenté progressivement; la main est devenue constamment enflée et froide tant et si bien qu’on lui a fourni un gant qui contenait un système de chauffage autonome à batterie. 

 

Les sens de monsieur se sont exacerbés progressivement; il ne tolérait plus la moindre frustration si bien qu’il a fini par quitter sa compagne, préférant vivre seul que de subir l’indignité de dépendre de quelqu’un. Lorsqu’il venait à mon bureau, il tolérait mal le tic-tac de l’horloge tellement son audition était surstimulée. Sa solitude s’est accrue; il refusait de recevoir des visites et ne tolérait plus que la fréquentation des plantes qu’il avait nombreuses à la maison. Un jour, d’ailleurs, il m’en a offert une que j’ai encore. 

 

Monsieur était féru de débats théologiques et me faisait part de ses réflexions sur le christianisme et l’islam, réflexions auxquels j’accordais une grande attention, espérant qu’elles le distrairaient de l’insistance qu’il avait à demeurer dans sa jouissance. Le traitement a évolué favorablement, atteignant son point culminant dans ces discussions théologiques avec des personnages de son passé. Mais, de façon assez soudaine, monsieur a eu une rechute et il a cessé de parler de ses réflexions pour se recentrer massivement sur l’état de sa main. Il était aisé de qualifier cette situation inopinée de fuite dans la maladie. Monsieur a mis fin à son traitement à la suite de cette rechute, me laissant avec beaucoup de points d’interrogation sur la nature de cette étrange maladie. 

 

Puis j’ai eu, un peu plus tard, un ouvrier algérien dont la main avait été sauvée de justesse d’un accident important. Il était néanmoins resté accroché par sa main à la machine bloquée pendant quelques dizaines de minutes de grande angoisse. Ce patient avait développé une dystrophie localisée à sa main qui se manifestait par une sudation très importante. Si bien qu’à la fin d’une séance il laissait une flaque d’eau sur le sol.

 

J’ai abordé le cas de la même façon que le précédent, par un biais exclusivement psychologique. Il a du reste évolué aussi de la même façon. Avec une période de confiance où il évoque ses préoccupations avec plaisir, suivie d’une période de retour à la maladie. Sans oublier le cadeau qui précède de peu la rechute.

 

Plus récemment, j’ai reçu un cas de dystrophie réflexe qui m’était référé par la clinique de la douleur d’un hôpital de Montréal. Il s’agissait d’un patient présentant un tableau clinique sensiblement comparable à celui dont je viens de parler. Ce patient, en revanche, avait subi énormément de traitements médicaux, sans succès. Il avait subi plus d’une dizaine d’électrochocs sous anesthésie générale ainsi que divers traitements au niveau de son bras. Tous ces traitements n’avaient obtenu aucun succès ou bien s’ils obtenaient un certain succès dans un premier temps, il y avait par la suite un retour de flamme qui annulait tous les progrès réalisés. 

 

Le médecin qui me l’a référé était embarrassé par ces réactions thérapeutiques négatives systématiques. Il lui restait quelques avenues thérapeutiques à envisager, mais se demandait si elles ne seraient pas l’occasion de renouveler le cycle des succès suivis de rechutes. Il souhaitait, en somme, avoir mon opinion quant à la pertinence de persister dans des traitements qui commençaient à être acharnés. 

 

Fort de mon expérience et de la réflexion acquise lors des cas précédents, j’ai entrepris ce cas armé des concepts de jouissance, d’instincts de vie et de mort sur lesquels j’avais beaucoup travaillé ces dernières années. Je me suis muni également de l’autorisation d’interpréter les phénomènes physiques sur le même mode que les phénomènes psychologiques. J’ai commencé alors, avec ce patient, à faire une enquête discrète sur l’histoire de ses rapports avec la médecine. J’ai pris cette orientation en partant de l’idée que c’était manifestement la médecine qui lui procurait ses plus grandes jouissances. La compréhension du cas a été relativement sinueuse et je ne veux pas faire état ici des divers méandres que j’ai parcourus, préférant pour la clarté de l’exposé, en donner le résultat classé de façon chronologique. 

 

Ce monsieur est d’origine marocaine. Son père avait plusieurs épouses et de nombreux enfants. Monsieur était relativement proche de son père; il travaillait avec lui quotidiennement sur la ferme familiale et contribuait à toutes les activités assez diversifiées de la ferme. Monsieur estime que son père était extrêmement âgé et aurait eu cent vingt ans au moment de sa mort. Il n’avait pas de papiers d’identité et ne connaissait pas son année de naissance précisément, mais pouvait cependant dire qu’il avait connu cinq règnes dans sa vie. 

 

J’ai appris fortuitement que monsieur suçait son pouce jusqu’à la fin du primaire. Aux environs de cette période, monsieur jouait avec ses camarades au soccer et a reçu un coup de ballon sur ses dents forcément proéminentes. Le choc a fragilisé sa dentition et une infection s’est alors installée qui a grugé progressivement les incisives de la mâchoire supérieure. N’ayant reçu aucun soin tout au long de ce travail de sape, il a fallu, au bout du compte, lui arracher ses quatre dents et les remplacer par un partiel. On peut considérer cet événement si on l’aborde à la lumière des concepts psychanalytiques comme le modèle de ce qui se produira par la suite et deviendra la dystrophie réflexe.

 

La succion du pouce doit être versée ici du côté de l’instinct de mort. Il s’agit d’un rapport relativement immédiat entre le patient et l’objet; immédiateté qu’il peut reproduire à volonté. On peut également supposer que le rapport peut s’inverser et dire que le pouce du patient réclame de lui d’une façon extrêmement impérative la succion. Cette immédiateté est problématique puisqu’elle tolère mal la ternarisation. Entre la bouche et le pouce, il est difficile d’insérer un quelconque interdit ou au moins, un certain délai quant à la réalisation de la satisfaction. Les circonstances ont permis cependant à monsieur d’introduire dans cette immédiateté un élément tiers qui se trouve être le lent pourrissement de la dentition et pour finir, l’arrachage des quatre dents. La jouissance qu’implique ici le pourrissement et l’ablation de la dentition vient signifier au patient que son collage au pouce n’est pas bien vu quelque part et que s’il a l’impression d’être seul avec son pouce, ceci peut n’être qu’une illusion. Il y aurait quelque part une exaspération de type paternel qui viendrait, par son insistance à détruire ses dents, manifester son intolérance à la dualité succionnelle. 

 

Ce modèle étant établi, on verra comment, par la suite, il va se répliquer. Monsieur émigre au Canada et, dans le cadre de son travail, se blesse au pied droit. Il néglige de se soigner ou ne le fait que de façon sommaire; si bien que son pied finit par enfler en raison d’une infection. Il est, dès lors, obligé de travailler avec le pied dénudé dans des circonstances qui exigeraient pourtant qu’il porte des bottes de sécurité. Le pied finit néanmoins par guérir. 

 

Le troisième épisode est l’épisode actuel. Monsieur est mécanicien; il répare une machine et introduit son doigt dans un orifice pour vérifier quelque chose et se blesse. La blessure est bénigne, pourtant elle engendrera des conséquences dévastatrices pour la vie familiale et professionnelle de monsieur et surtout, une douleur persistante d’amplitude variable. C’est autour de la douleur que monsieur va centrer son attention et son rapport à la maladie. La dystrophie réflexe s’est installée.

 

Si on extrapole à partir des épisodes précédents, on peut supposer qu’il y a un premier phénomène mortifère, héritier dans cette fonction de la succion du pouce. Ce phénomène fait appel à une ternarisation à travers un certain pourrissement auquel doit répondre une médicalisation tardive et maladroite. Au pourrissement s’ajoute ici la douleur dont l’appel est plus audible. Le dialogue entre le corps du patient et le médecin emprunte d’un coté au vocabulaire de la douleur dans toutes ses variétés et de l’autre aux pouvoir de la médecine en termes d’analgésique. 

 

Le problème est que l’efficacité symbolique du traitement médical est ici de courte durée. Il faut donc trouver un moyen de la renouveler aussi souvent que nécessaire lorsque le besoin s’en fait sentir. Chaque fois que le trou noir mortifère se manifeste, monsieur va avoir besoin d’une intervention médicale non pas pour son efficace physique toute relative mais pour son efficace symbolique. Il va donc activer d’une façon ou d’une autre, la douleur pour provoquer l’intervention médicale. 

 

C’est ainsi que s’enclenche un cercle vicieux dans lequel monsieur va ressusciter des douleurs, mettre en échec ses traitements afin de provoquer un surcroît de traitement. Nous sommes, en tant que psychanalystes, assez familiers avec ce type de comportement depuis la naissance de la psychanalyse. Les femmes hystériques que traitaient Charcot, Breuer et Freud, provoquaient par mille artifices l’intervention médicale et avaient tendance à répéter indéfiniment cette expérience, pour elles, satisfaisante. 

 

À la différence, cependant, de ces femmes, notre patient porte atteinte à son corps et provoque inconsciemment, des lésions bien réelles. En tant que psychanalystes, nous n’avons pas à nous soucier de savoir comment, physiologiquement, se produit le processus car notre compétence ne nous permet pas de le savoir et c’est certainement aux médecins de nous informer sur cette question. Rien ne nous empêche, cependant, d’aborder le phénomène sous un angle psychologique et de l’interpréter comme tel même si nous savons que, par ailleurs, il a une dimension tout à fait physiologique. 

 

On peut rencontrer de telles dualités de traitement possibles dans d’autres domaines de la science, en particulier de la science physique. Dans les années vingt, on a établi que la lumière pouvait être traitée simultanément comme un phénomène corpusculaire et comme un phénomène ondulatoire. Ces deux abords de la lumière, aussi différents fussent-ils, pouvaient s’exercer simultanément sur un même phénomène. Rien ne nous empêche nous, par conséquent, d’aborder certains phénomènes physiques et de les considérer comme étant simultanément des phénomènes psychologiques. 

 

Mais pour en revenir à notre patient, celui-ci a développé en même temps que sa dystrophie réflexe, des symptômes qui avaient un caractère plus nettement psychologique. Il est devenu encoprétique et énurétique de jour comme de nuit. Monsieur est désormais obligé de porter des couches durant la journée et doit bien faire attention à ne pas monter dans des transports en commun s’il est odorant. Il semble que monsieur ait des défécations à la suite de moments douloureux intenses. Il n’a pas été possible avec ce patient de pousser l’interprétation de ce symptôme autrement qu’en disant que la douleur venait lui réclamer quelque chose et qu’il finissait par céder à son insistance en déféquant ou en urinant. 

 

La miction et la défécation en cas de douleur rappellent les cadeaux qui me sont donnés par les deux autres cas juste avant de mettre fin au traitement. La douleur évoque ici la torture à laquelle on réagit en lâchant le morceau. Sur le pan psychologique la douleur de la dystrophie est conçue par le patient comme une torture qui vise à lui arracher quelque chose de précieux.

 

Vers la fin du traitement, une certaine pression a commencé à se manifester de la part de la clinique médicale qui proposait à monsieur deux sortes de traitements : le premier consistait à mettre des électrodes dans la colonne vertébrale au milieu du dos; ces électrodes appelées neurotransmetteurs, auraient pour fonction de stimuler les nerfs du bras. L’autre éventualité de traitement qui a été proposée à monsieur consistait à l’endormir sous anesthésie générale pendant une semaine complète afin de désactiver l’habituation qu’il avait de provoquer systématiquement la renaissance de la douleur. Monsieur avait à choisir entre ces deux possibilités. 

 

Après réflexion avec sa famille, il a choisi la deuxième éventualité. Durant cette période du traitement, il m’est souvent venu à l’idée que l’appareillage médical était un peu excessif et mes doutes ont dû quelquefois transparaître. J’ai alors formulé une interprétation en ces termes en disant que la formule qui consistait à l’endormir pendant une semaine était une façon de le faire passer par la mort et peut-être, au fond, de menacer de lui prendre sa vie. 

 

Il devenait, petit à petit, de plus en plus clair que le trou noir du rapport immédiat au pouce était un rapport de possession extrêmement vif et du même coup désubectivant et que la ternarisation qui passait par la douleur ainsi que par l’intervention médicale avait pour but, en quelque sorte, de lui faire cracher le morceau, c’est-à-dire, de le déposséder de cette possession désubjectivante. 

 

Lors de l’avant-dernière séance, , monsieur s’est cherché une alternative à la médecine en amenant sa douleur dans le transfert. Il s’est présenté à mon bureau avec pour seule plainte la douleur. Je me suis senti démuni face à cette douleur et je n’ai pas su y réagir adéquatement en y mettant des mots. Monsieur s’est donc senti abandonné par moi, il ne pouvait plus m’adresser sa douleur de la même façon qu’il ne pouvait plus, à ce moment-là, adresser sa douleur à des médecins.

 

La dernière fois que j’ai vu monsieur, il a dit d’une façon dramatique que la médecine, à chaque fois qu’elle intervenait, ne faisait qu’accroître ses difficultés au lieu de les guérir. J’ai eu le tort d’acquiescer à une telle formulation, estimant que, comme je l’ai dit plus haut, l’appareillage médical avait quelque chose d’exagéré. Mais en acquiescant à cette idée, je dénudais mon patient de la possibilité d’avoir un tiers qui vienne le soustraire au trou noir. Monsieur a interrompu son traitement, probablement pour retourner dans le giron exclusivement médical. Cette fois, il a mis en échec un traitement psychologique après avoir mis en échec un certain nombre de traitements médicaux. Il a alors demandé à rencontrer un autre psychologue. 

 

Pour conclure, je dirais que, dans le cas de mon troisième patient, il s’est révélé deux niveaux d’analyse. Le premier, psychologique, où dans un rapport transférentiel de torture, la victime doit céder quelque chose au tortionnaire. Le deuxième, physiologique, où le pourrissement physiologique amplifié par la douleur fait appel au pouvoir médical. Ce dernier accroît progressivement son potentiel jusqu’à pouvoir endormir le patient pour une semaine. 

 

Il est tout à fait possible de faire concorder ici le niveau psychologique et le niveau physiologique en admettant que la douleur joue le rôle du tortionnaire qui doit convaincre le patient de lâcher sa relation duelle à l’accident. Le patient suce son accident comme il suçait son pouce. Le pourrissement de la dystrophie réflexe vient signifier la détresse de cette relation close sur elle-même. Endormir le patient pour une semaine, et tenter de ce fait de soigner sa dystrophie, c’est le menacer du sommeil de la mort et empêcher la torture de se poursuivre. C’est aussi le laisser coincé avec l’accident dans la bouche et provoquer un redoublement de la dystrophie et de la douleur. 

 

Ma position de laisser agir la douleur était juste. Mais il fallait que je parvienne à mettre des mots sur cette douleur que le patient est venu m’offrir. J’ignorais, cependant, au moment où il me l’a offerte le rôle symbolique central qu’elle jouait dans sa structure psychique. Je n’ai pu que rester muet. Ce qui l’a amené à chercher un apaisement sur le versant médical.