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Préparation du colloque 3

L'éblouissement énergétique de l'intellectuel occidental

Karim Jbeili

Depuis l'aube de la modernité, depuis Érasme, depuis Descartes, l'intellectuel se présente comme un esprit universel auquel en principe rien n'échappe. Sa curiosité insatiable, sa soif de savoir, qu'on a joliment appelée l'épistémophilie, n'ont pas de limites. L'infiniment grand, l'infiniment petit ou l'infiniment lointain ou ancien l'attirent également et il remuera ciel et terre pour parvenir à y jeter un œil et surtout à en dire théoriquement quelque chose.

L'intellectuel occidental a mis en valeur les concepts d'état de politique, de société et d'économie. Il a tissé ensemble ces concepts. Il a promu le concept de démocratie pour associer tous ces concepts harmonieusement. Et il vit que cela était bien! Il vit que son concept était même un des plus beaux que son esprit inventif ait produit. Il a alors décidé que pour le bien de l'univers il était bon que ce fruit de son labeur se répandît sur toute la surface de la terre. Conscient qu'il était du prix en vies humaines que cette généreuse distribution pouvait coûter, il l'a quand même entreprise, ne tolérant pas de mettre un frein à son infinie générosité universelle.

Puis notre intellectuel éclairé et ouvert sur le monde qu'il s'apprête à bonifier, a rencontré l'autre. Il a alors inventé l'ethnologie pour comprendre cet autre, dont les codes culturels étaient si différents des siens qu'il ne pouvait y reconnaître son image. Et l'ethnologie est restée marquée par ses origines. Elle a tellement contribué à décrire l'étrange dans la forme ou dans la structure hors de soi que quand est venu le temps de décrire une réalité comparable à l'intérieur de soi, c'est à dire au sein même de l'occident, elle en a été totalement incapable.

Tout ce qui en Occident relève de l'ethnique, de la solidarité communautaire est contraint au silence et à l'effacement. Pire, il arrive que cette dimension ethnico-communautaire soit condamnée au génocide comme ce fut le cas dans la plupart des états-nation d'Occident depuis la renaissance et pas seulement dans l'Allemagne Nazie comme on a trop souvent tendance à nous le faire croire. L'ethnologique est marquée par l'exotisme et il est impensable qu'on puisse se l'appliquer à soi-même. Tout ce qui relève de l'ethnologique en soi est impossible, il est renvoyé au réel de la mort. Il est équivalent au concept de matière ou tout au moins doit devenir aussi inerte que lui.

Par contre, lorsque l'intellectuel consent à voir et à entendre l'ethnologique chez l'autre, il se prend à regretter la faiblesse des structures économiques et sociales de ce lointain étranger. Il observe attristé les structures politiques qui ne seraient pas démocratiques. Il en vient alors à souhaiter modifier ces structures économiques et sociales pour qu'elles puissent générer cette essence de l'universalité qu'est la démocratie.

De façon générale, la technique a réussi, mais seulement à moitié. D'innombrables communautés ont été modifiées dans la mesure où elles ont disparu ou bien le lien de solidarité qui les unissait avant s'est trouvé détruit. Mais qu'importe, elles ne sont que matière aux yeux de l'Occident. D'autres n'ont plus aucune ressource du fait de la perte de leur niche écologique et économique. Mais partout dans le monde sont nées des structures économiques dépendantes de l'Occident et sans rapport aucun avec la communauté locale désormais rebaptisée société.

Et lorsque ces simulacres de sociétés s'amusent à jouer à des simulacres de démocratie, ça ne fait jamais plaisir à l'intellectuel occidental qui trouve que ce simulacre ne colle pas suffisamment à l'image idéalisée qu'il s'en fait. Mais qu'à cela ne tienne, quelques canonnières, quelques régiments aéroportés plus tard, le prétendant à la démocratie essaiera de mieux faire la prochaine fois.

Et l'intellectuel de gauche, marxiste ou non, n'est pas plus clairvoyant en cette matière que son collègue de droite. Marx entretient des rapports très ambivalents avec l'ethnico-communautaire. Même s'il représente à ses yeux le paradis perdu à retrouver dans la Rédemption communiste, le seul biais par lequel il l'intéresse est économique: l'idyllique propriété commune des moyens de production. Et encore c'est lorsqu'elle trouve sa limite c'est à dire lorsque le groupe communautaire produit des surplus qui dépassent sa suffisance s'ouvre l'éventualité du surgissement de la valeur marchande. Et c'est autour de la valeur marchande que se construira tout son système.

Le paradis communautaire communiste est le temps zéro de l'énergétique économique. C'est le nirvana de la mort. Il est du même tonneau que le communautaire, matière de la droite. Aussi inerte que lui. Dans l'état communiste rien ne devait broncher sous peine d'être ramené à l'ordre de la mort, comme le corps momifié de Lénine.

Entre les intellectuels de gauche ou de droite au fond la différence n'est pas grande. Ils se départagent autour de l'opposition société/ état. La droite favorisant la société au détriment de l'état et la gauche inversement. Mais tous les deux s'accordent sur un égal aveuglement face au fait communautaire. Cette réalité quotidienne essentielle dans laquelle vivent l'écrasante majorité des habitants de la terre et qui de surcroît est la cause ou le prétexte de la plupart des confits qui ensanglantent la planète (y compris en Occident), cette réalité monumentale est invisible à l'intellectuel occidental.

Ce qui la rend invisible à ses yeux c'est qu'elle ne comporte pas en son essence de valeur marchande. Le rayon de visibilité de l'intellectuel occidental est limité par la notion de valeur. Telle une énergie lumineuse elle éblouit son champ de vision et condamne le non-économique à une noirceur absolue.

De tous les intellectuels d'Occident, les plus clairvoyants sont certainement les psychanalystes. Ils ont élaboré un champ libidinal dans lequel l'Inconscient s'oppose au moi. Autour de cette opposition se sont construites deux tendances, l'une qui privilégie l'Inconscient au détriment du Moi et ceux qui à l'inverse vont privilégier le Moi.

Ici aussi le champ de vision du psychanalyste est énergétique, il est cerné par le théâtre de la libido. Sans libido, pas de psychanalyse. Par contre, Freud qui était un intellectuel d'une extrême probité a reconnu que, d'une part la libido était masculine et que, d'autre part, il avait compris fort peu de choses à la sexualité féminine restée pour lui, selon sa célèbre formule, "un continent noir".

Donc il y a certes chez Freud aussi un éblouissement par l'énergétique, mais il reconnaît ignorer ce que ces concepts énergétiques ne lui montrent pas. Une grande partie de l'univers féminin lui échappe et il dira que la femme hystérique, à travers sa mise en valeur du phallus, cherche à intégrer le champ de la sexualité masculine, de laquelle elle restera pourtant toujours en grande partie exclue.

Lacan poursuit sur cette lancée et qualifie la jouissance féminine comme "pas toute" sous le primat du phallus. C'est dire qu'elle ne relève pas de l'imaginaire phallique et reste marquée profondément par l'Autre maternel.

La jouissance féminine se promène entre le réel de la procréation et la parole divine un peu comme dans les annonces faites à Marie ou à Élisabeth.

Depuis l'avènement de la pilule et les mouvements de libération sexuelle des années 60, on a pris l'habitude de distinguer radicalement entre désir et procréation. La sexualité est devenue une sorte d'activité ludique sans aucune conséquence sur la destinée humaine. On a même inventé une sexualité féminine indépendante de la notion de procréation et une "La femme" sans aucun lien avec l'éventualité de "la mère".

La part de la sexualité féminine qui n'est "pas toute" est donc forcément intriquée avec le biologique de la procréation et conserve un rapport privilégié et exclusif avec l'Autre manquant. Du reste, procréer c'est incarner le manque dans l'Autre puisqu'un dieu baignant dans la suffisance n'aurait pas eu besoin de créer l'homme. S'il nous a créés, c'est qu'il était forcément manquant.

La jouissance féminine est un réel s'entretenant du symbolique mais excluant l'Imaginaire phallique et exclu par lui. Création et procréation se conjuguent hors des atteintes de l'Imaginaire. Dieu n'a pas besoin d'une image pour créer et permettre de procréer. Tout se tricote entre le réel du corps et la parole divine, dans une obscurité abritée des regards.

Tant la jouissance féminine que le fait communautaire sont des zones aveugles pour l'intellectuel Occidental. Elles n'appartiennent pas au champ énergétique du libidinal et de l'économique et demeurent des impensés de la pensée occidentale.

Incapable de sortir de son univers énergétique, la pensée occidentale moisit dans un circuit très circonscrit avec pour seul horizon la démocratie et l'inconscient (dans le meilleur des cas lorsque le concept déjà empoussiéré est reconnu). Le réel qu'est le communautaire, le réel qu'est la jouissance féminine, le réel qu'est le corps et la procréation reste hors du circuit du pensable aussi bien que les systèmes symboliques religieux qui l'alimentent et façonnent ces réels. De la même façon les recherches sur le nourrisson et son identification primaire au symbolique sont restées c'est le cas de le dire embryonnaires

La relation privilégiée entre le réel et les systèmes symboliques est disqualifiée et mise hors jeu au profit de l'énergétique libidinal et économique. Cette énergétique détermine les alternatives inconscient/conscient et société/état. Pourtant ces alternatives constituent des microcosmes extrêmement limités en dépit de leurs caractères prétendument universels.

Ceci me rappelle que je me promenais sur la corniche d'Alexandrie en Égypte. J'ai découvert par hasard une bibliothèque surplombant la mer, elle était très attrayante. C'était selon ce qu'on me dit, une bibliothèque pour enfants financée par Jihane Sadate. Après en avoir fait le tour, je demande aux responsables de l'accueil ou se trouvent les livres pour enfants de 3-4 ans. Il me répondit intrigué:" Mais Monsieur, les enfants de cet âge ne savent pas lire!!" Et s'ils ne savent pas lire, en ai-je déduit, ils n'ont pas besoin de livres.

L'intellectuel Occidental fait preuve de la même dose massive de méconnaissance à l'égard des communautés qui ne sont que très partiellement économiques ou des femmes qui ne sont que très partiellement marquées par la phallicité ou plus généralement des sujets dont la parole n'est que très partiellement "libérée". En deçà d'un certain seuil l'intellectuel occidental ne veut rien voir. Il laisse la femme et le corps de façon générale, y compris celui du nourrisson, à la merci de la médecine et de la chirurgie, il laisse les communautés entre les mains des génocides et des flux migratoires et n'intervient qu'en cas d'extrême nécessité en se lavant les mains abondamment avant, pendant, et après, pour se disculper de ses tartufferies.

Cet aveuglement persistant et pour ainsi dire structural trouve sa cause de ce que l'intellectuel occidental doit sa capacité de penser au fait de s'inscrire comme rouage indispensable dans l'édifice de l'état nation. Il est extrêmement limité par cette compromission. Son lien à l'état nation est beaucoup plus que celui du mécène à son client. L'état nation lui assure les fondements même de sa pensée et de sa parole. Il est né sur les décombres des systèmes symboliques religieux que l'état nation a progressivement discrédité en les instrumentant pour qu'ils accomplissent les basses besognes génocidaires.

Le premier des états nation est né à Grenade. Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille ont instrumenté le Catholicisme pour que celui-ci, à travers son bras armé, Torquemada, complète l'amputation de la société andalouse de ses communautés musulmanes et juives il y a un peu plus de 5 siècles. Faire l'impasse du niveau communautaire est structurellement indispensable à l'état nation. L'abstraction universaliste dont il a besoin pour justifier son existence implique un refoulement de toutes les religions, y compris celle de la communauté qui accomplit le génocide. La religion de cette dernière se verra progressivement privée de toute ostentation jusqu'à un effacement quasi total de ses signes extérieurs comme c'est le cas en France par exemple avec l'état laïc.

L'intellectuel Occidental est d'autant plus porté à respecter les limites abstraites de l'état nation qu'il aura appris à considérer le communautaire comme relevant d'une époque moyenâgeuse où l'intellectuel avait peu de part. L'intellectuel est en dette à l'égard de l'état nation puisqu'il lui doit sa parole, son statut et même son existence.

Il ne voudra jamais franchir les limites du réel pour ne pas avoir à retrouver l'horreur du Moyen Âge en son temps présent.

Le psychanalyste ne fait pas exception à cette règle. Il n'ira jamais s'aventurer du côté de la femme mère reproductrice qui fut le quotidien des femmes durant des millénaires et lui préférera les tourments de l'hystérie qui faute de pouvoir s'intégrer à la sexualité phallique, n'en fait pas moins de gros efforts pour s'y poster.

Derrière la femme mère il y a aussi le corps parlant et désirant tant de la femme que de l'homme qui est condamné au silence de la chair inerte.

Les prêtres et les médecins sont les gardiens de ce territoire invisible et inaccessible aux intellectuels. Leur revient la tâche de gérer ces continents noirs de la pensée occidentale.

L'obstruction systématique de cette zone d'ombre de l'Occident a fini par paraître insuffisante. L'intellectuel Occidental a dû inventer une nouvelle technique pour camoufler son aveuglement ou plutôt a recyclé une vieille technique datant des débuts de la modernité pour un usage tout à fait nouveau. Il a décidé de "libérer" les Juifs de l'oppression millénaire dont ils étaient l'objet en tant que communauté ou en tant que symbole du communautaire, puis, un peu plus tard il a décidé de "libérer" les femmes.

Libérer les "Juifs" a consisté à les transformer en leur exact opposé en leur offrant un état-nation sur un plateau d'argent. Il serait vraiment mal venu de leur part d'avoir l'esprit communautaire alors qu'on les a "mouillés" jusqu'au cou dans la construction d'un état-nation qui n'en finit pas de finir de se construire. Le Juif communautaire a dès lors disparu ou ne subsiste plus que sous forme folklorique.

La femme a aussi été "libérée" de tout ce qui a rapport à la maternité et ses conséquences. Tant la pilule que l'électroménager sont venus la soulager de sa condition. Elle est devenue à peu de choses près semblable à l'homme. Tout ce qui concerne la famille et la procréation est relégué au second plan. Après la carrière et l'accomplissement de soi, et si d'aventure l'instinct maternel se manifeste et que la situation financière n'est pas trop détériorée, on pense alors à faire un enfant.

La femme et la mère sont désormais des concepts très distincts. Ce qui permet bien entendu à la femme de totalement éclipser la mère.

Le Juif nationaliste et la femme phallus ou phallique sont des concepts paradoxaux qui associent deux à deux des choses absolument contraires. Le Juif nationaliste nie absolument ce qui est à l'essence de sa judéité, c'est à dire le communautaire, et la femme phallique nie absolument ce qui est à l'essence de son être: sa capacité de donner la vie.

D'associer ainsi des contraires, on a fini par produire deux monstres, deux concepts comparables à la Gorgone, qui inspirait la terreur parce qu'elle affichait simultanément selon Lacan, des attributs masculins et féminins. Dans les faits, le Juif nationaliste et la femme phallus n'ont plus du Juif ou de la femme que le nom. Ils se sont tous les deux dégagés de la tâche qui les liait inéluctablement à la procréation. Ils bénéficient d'une liberté de mouvement et d'une puissance nouvelle qui vient s'ajouter à l'effet de terreur qu'ils inspirent.

C'est au nom de ces deux concepts paradoxaux et terrifiants, issus de la pensée de l'intellectuel Occidental que l'appareillage militaire économique et médiatique de l'Occident s'attaque au reste du monde. Il y rencontre cependant un ennemi qui, comme il fallait s'y attendre, lui renvoie son message inconscient sous forme inversée. La terreur qu'il inspire avec les deux monstres qu'il arbore va lui revenir sous la forme du terrorisme. Que celui-ci soit présent ou massivement absent comme en Irak, le boomerang de la terreur dévaste tout. L'Islam est le messager de ce retour à l’envoyeur.

L'Islam va se battre sur les deux fronts contre le Juif nationaliste et contre la femme phallique bref contre les fantasmes Occidentaux. Ses armes les plus redoutables sont l'attentat suicide et le voile. Deux limites totalement incompréhensibles pour l'Occidental. Ces deux faits sont pour lui un réel indigeste et impossible à intégrer à sa pensée pour la simple raison qu'ils pointent tous deux vers la procréation.

La femme voilée est clairement désignée comme lieu où s'exerce la procréation alors que l'attentat suicide claironne que la procréation est tellement bien assurée qu'on peut aisément se permettre d'en perdre quelques-uns.

Au fond le plus grand ennemi de l'aveuglement occidental c'est le ventre prolifique des femmes musulmanes.

L'intellectuel occidental est enfermé dans les structures logiques de l'état nation pour lesquelles le lieu du communautaire où se reproduisent les humains est banni et tabou. Rien de ce lieu ne doit parvenir à la parole ou à une forme quelconque de représentation politique. Les psychanalystes de vivre dans ce contexte politique sont influencés par lui. Ils sont restés fascinés par l'opposition inconscient/conscient et ne vont pas chercher ce champ que Lacan a pourtant parfaitement bien élaboré: celui du réel.

C'est ainsi qu'ils ont continué à abandonner aux médecins aussi bien le corps humain en général dans sa lutte pour la survie que le corps de la femme dans sa lutte pour assumer le fait de la procréation.

Ils ont consenti à croire et à laisser croire que les médecins protégeaient la vie et encourageaient la procréation alors que la médecine n'a qu'un seul souci, celui de faire taire le corps et la procréation, qu'un seul but, les ramener à l'état d'inertie matérielle.

Les psychanalystes ont, de la même façon, abandonné une branche de la recherche psychanalytique qui avait pourtant été inaugurée par Freud, celle concernant le fait communautaire. Les oeuvres postérieures à la deuxième topique dépassent la cadre strict de la vie familiale oedipienne et abordent les phénomènes collectifs dans "Totem et Tabou", "Malaise dans la civilisation" et surtout dans "Moïse et le Monothéisme" où le fait communautaire commence à être élaboré en tant que concept.

Les psychanalystes ont à comprendre les limites que leur impose le fait de vivre et de penser dans les cadres logiques de la civilisation Occidentale, même si celle-ci dans son habituel "triomphallisme" leur a fait croire qu'elle leur ouvrait toutes grandes les portes du savoir.

Ils ont la clairvoyance qu'il faut pour transcender les contraintes que leur impose l'Occident. Mais peut-être que la mollesse de l'autosatisfaction leur en enlève l'envie. C'est peut-être aux psychanalystes non-occidentaux de pousser le fameux cri "Psychanalystes, réveillez-vous, l'Occident est devenu fou."