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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

Halloween au pays des trois livres

Ce texte est dédié à Georges Corm à qui je dois l’essentiel des idées politiques que j’ai détournées à des fins psychanalytiques dans ce texte.

La photo qui a fait la une des journaux le 21 octobre était saisissante. On y voyait un adolescent torse nu, lançant une pierre en direction d'un soldat israélien armé de pied en cap, qui le visait à son tour ostensiblement avec un fusil d'assaut. Le plus frappant de cette image est sans doute que le photographe, donc le spectateur de l'image, se trouve en arrière de l'adolescent et, du fait même, dans la ligne de mire du fusil israélien.

De telles images peuvent changer le cours d'une guerre et faire tomber bien des gouvernements. De fait, il est probable que cette image, et toutes celles qui suivront du même tonneau, aura un impact considérable sur la suite du conflit.

Il y a d'abord ce face à face. Un adolescent demi-nu, presque insouciant qui brave la mort avec arrogance. Un soldat dont on sent l'inquiétude et l'étonnement devant son propre geste. L'uniforme et le fusil peuvent protéger de bien des choses, mais pas des questions qui ne vont pas manquer de l'assaillir. Il a peut-être tiré ce jour là, mais il y a des chances pour que demain, dans un an ou dans dix ans, il ne veuille plus tirer.

Quand on entend les menaces de Barak et les rides de son front quand il tente de narguer l'ennemi, on sent son inquiétude mortelle. Il sait qu'il campe désormais sur un volcan et que la guerre menace d'être longue, très longue.

Arafat a le visage désespéré. Tout le processus de paix qu'il a construit à force de nuits de négociation qui ont duré des années est en train de s'écrouler. Cet adolescent et tous les autres ne veulent pas de cette paix armée à la coréenne (corps et haine). Une paix où il faudra contrôler indéfiniment son corps, sa colère et sa haine. Ça ne s'appelle pas la paix ça. C'est plutôt une guerre froide institutionnalisée. Ce corps d'adolescent veut sa liberté, fût-elle au prix de sa mort. «Les carcans de plomb, très peu pour moi» semble-t-il dire. Il veut la paix dans la liberté. C'est à dire sans la certitude de la haine éternelle.

De fait; il faut une vraie paix où tout le monde est satisfait et grandi. Non une paix de dupes où les conditions sont tellement désavantageuses pour les Palestiniens que personne ne croit à leur bonne foi quand ils décident de les accepter. Il faut une paix où tout le monde est mis à contribution, où la fraternisation est possible et non une paix qui consacre à jamais un fossé d'une insondable profondeur.

Dans ce face à face il y a tout le potentiel d'un dialogue. Les Israéliens et les Palestiniens ne sont plus qu'à un «jet de pierre» l'un de l'autre. C'est une boutade certes, pourtant la logique d'une solution est là. Une solution autre, une solution différente.

Sur l'image il y a le fort et le faible, et le photographe qui a une sorte de parti pris pour le faible puisqu'il s'est mis derrière lui. Ou plutôt un parti pris pour la faiblesse.

Tout le monde s’emmêle

Jusqu'à présent les deux protagonistes n'ont jamais été seuls. Le monde entier s'est mêlé de cette affaire, chacun poursuivant ses propres intérêts, ses propres fantasmes; chacun profitant de l'aubaine, pour ajouter à un problème déjà complexe, sa propre couche de difficultés.

Les Européens, pour se déculpabiliser de l'Holocauste, veulent protéger à jamais les Juifs en les enfermant dans un état cocon, qui les mettra à l'abri de l'antisémitisme européen vu précisément son éloignement de l'Europe. Ils reconnaissent par la même occasion qu'ils demeurent antisémites et que le seul moyen de «contrer» l'antisémitisme est d'éloigner les Juifs le plus loin possible. Belle façon de vaincre l'antisémitisme en réalisant ses objectifs qui sont précisément d'éloigner les Juifs.

Les Américains veulent, de leur coté, perpétuer ou rejouer sans cesse le scénario qui leur a permis en 45 d'apparaître comme les sauveurs du monde. Les Juifs d'aujourd'hui sont des instruments de remémoration. Les Américains les protègent aujourd'hui, non pas parce qu'ils ont en danger aujourd'hui, mais parce qu'ils ont été en danger d'extermination dans le scénario originel. On rejoue le scénario ad nauseam et personne n'est sensible au ridicule de voir la plus puissante armée du monde protéger de l'extermination une des plus puissantes armées du monde.

Il y a d'autres versions du scénario où les Américains jouent les protecteurs de la démocratie cette fois. Le lien de remémoration se fait cette fois par le biais du mot «démocratie» qui rappelle, bien entendu, la lutte des démocraties contre le nazisme.

Du reste ce scénario est celui de tous les films américains. On peut à peine utiliser le pluriel dans ce cas. Il faudrait dire «le» film américain qui se duplique à l'infini, tant à la télévision que sur grand écran. Le héros positif qui sauve la veuve et l'orphelin après une course poursuite. Ici aussi le ridicule ne semble pas attirer beaucoup l'attention.

Les Arabes aussi se sont mêlés de l'affaire. Avec un peu plus de titre à l'être que les précédents, certes. Ils ont néanmoins profité de l'opportunité pour résoudre ou en tous cas poser leurs propres problèmes.

Après dix siècles d’endormissement, la découverte récente de leurs potentialités politiques les a rendus incrédules, voire sceptiques. Avoir du pouvoir est devenu pour eux un jeu auquel ils se sont livrés pour tester cette arme politique à laquelle ils ne croyaient pas vraiment. Il faut se rappeler le rire de Nasser annonçant la nationalisation du canal de Suez ou son état de non-préparation totale lors du blocus du détroit de Aqaba en 67.

Après dix siècles de tutelle et de décadence, les Arabes ont découvert le pouvoir et en ont joué sans vraiment l’arrimer à un quelconque projet dont il aurait pu devenir l’instrument. Ils n’ont certainement pas eu assez de temps, ni assez conscience d’eux-mêmes pour pouvoir élaborer ou poursuivre un projet suite à la catastrophe de 48. Le problème palestinien s’est présenté à eux comme un substitut de projet. Récupérer la Palestine est devenu le premier et unique item de leur «to do list». Tous les autres problèmes ont été relégués dans le brouillard des choses à faire quand on aura la tête à ça.

Le piège s’est refermé sur eux. Celui d’aller croire que revendiquer la Palestine était le passage obligé pour advenir à l’existence, la voie qui les ramènerait à eux-mêmes après dix siècles de sommeil. Le piège était pernicieux. D’autant plus que tous, ils pouvaient en jouir. Du plus grand au plus petit, du plus riche au plus pauvre, tous avaient du plaisir à écouter ou à faire de grands discours, tous jouissaient de pouvoir surmonter l’aveuglement, la surdité, l’indifférence de l’Occident en lui faisant mal ou en lui faisant peur.

Il suffisait au début de s’allier quelque peu avec le bloc soviétique et l’on sentait tout de suite que l’Europe et l’Amérique ne trouvaient pas ça drôle. C’était l’époque des mouvements de libération nationale qui trouvaient un écho en Occident dans les mouvements de gauche. On pouvait alors toucher l’Europe et l’Amérique à travers eux.

Puis avec la chute du Bloc soviétique, ça n’a plus marché. L’Islamisme s’est alors substitué au Gauchisme comme instrument pour impressionner le tympan occidental particulièrement épais. Le terrorisme étant l’art de faire peur aux Occidentaux. Mais les Occidentaux avec l’éducation quotidienne à l’horreur télévisée qu’ils reçoivent à raison d’une vingtaine d’heures par semaine, sont de moins en moins impressionnables. Alors il faut quelquefois augmenter les doses pour avoir le plaisir de voir l’autre frissonner de peur.

Ce fut un gigantesque Halloween pendant des années. Avec la différence peut-être qu’au lieu de distribuer des bonbons, l’Occident et Israël ont distribué des dragées.

C’est dire combien le problème palestinien s’est trouvé largement surdéterminé par plusieurs problèmes opportunistes qui ont profité des circonstances pour occuper le devant de la scène. La culpabilité des Européens, le triomphalisme des Américains et l’inexpérience politique des Arabes.

Hors d’eux-mêmes

Ces problèmes extérieurs ont fait écran aux potentialités de solution pendant des années en augmentant d’abord le niveau de surenchère, mais aussi en influençant directement les protagonistes.

Les Palestiniens ont largement compté sur les Arabes pour reconquérir leur patrie. Ce qui eut pour effet de retarder leur émancipation. On leur a garanti qu’on s’occupait de leur problème, ils n’ont jamais eu l’impression d’être seuls et démunis face à l’adversité ou seulement tardivement. Le fantasme récurrent de l’unité arabe, enduit d’une épaisse couche de bons sentiments, a joué le rôle de bouchon à initiative et de fuite dans le rêve.

Leur participation à la solution de leur problème a longtemps consisté à soutenir une cause dont ils ne contrôlaient pas les rênes, sans faire nécessairement l’effort d’être aussi forts que l’ennemi ou au moins culturellement comparables de manière à pouvoir être un interlocuteur à ses yeux. De façon générale le thème central de la révolte palestinienne a été le «paupérisme». Il s’agissait le plus souvent de susciter la pitié ou la commisération ou, si cela n’était pas possible, la peur.

Comme des mendiants ou, à la limite, des voleurs, ils se sont situés hors des circuits de la vie, de l’économie, de la culture et du pouvoir et n’ont pas réussi à s’extraire d’une situation hors-circuit où tout le monde a contribué à les mettre.

Les Juifs, quant-à eux, ayant été les enfants gâtés de l’Occident depuis l’origine du problème, sont restés sous sa tutelle et n’ont pas jugé bon de négocier. D’autant plus qu’à chaque exigence ou intransigeance dont ils faisaient preuve l’Occident répondait par une gâterie. Le système «trick or treat» a fonctionné à pleins tubes.

Il est vrai que se déguiser en déporté d’Auschwitz a beaucoup plus d’effet que se déguiser en Islamiste avec des grenades dans les poches. Au musée des horreurs il y a quelquefois des hiérarchies.

Et le signe le plus fort de la tutelle occidentale est la sorte d’état dont ils se sont dotés. L’État Hébreux est un état hybride, panaché d’Orient et d’Occident. Tellement panaché qu’il en devient paradoxal. Étant Oriental il est Juif, en tant qu’Occidental il est laïc. Tous les avantages qu’il aurait eus à être sur l’un des versants, il les perd à vouloir être sur les deux.

Eût-il été exclusivement Juif, il aurait compris ce qu’il en est de l’esprit communautaire oriental. Il aurait compris qu’en Orient, une communauté n’en exclut pas une autre, qu’en Orient les communautés peuvent être représentées au niveau politique sans préjudice pour le fonctionnement de l’état. Le meilleur exemple étant l’État ottoman qui hébergeait d’innombrables communautés en son sein et leur offrait des formes de représentation très rodées auprès du Sultan.

Eût-il été exclusivement laïc que là aussi il aurait pu accepter en son sein tous ceux qui résident sur la terre en question et donc tous les réfugiés qu’ils soient de 1948, de 1967 ou bien de…70 après JC.

Mais à cheval entre deux mondes, participant de l’un et de l’autre, il se trouve dans une position hautement inconfortable qui ne prendra fin que lorsque les deux mondes se seront rejoints. Ce qui ne semble pas devoir se réaliser dans un avenir prochain.

Bref, autant les Palestiniens sont captifs du soutien arabe, autant les Juifs sont captifs du soutien occidental. Chacun des protagonistes adhère massivement à un bloc, ce qui limite considérablement sa mobilité de négociation.

Ne voit-on rien venir ?

Telles sont les grandes lignes du problème depuis un demi-siècle. Elles n’ont pas beaucoup changé. Pourtant si on y regarde de plus près, si on accommode plus finement on peut déceler des éléments qui ne s’accordent pas avec ces grandes lignes, qui s’orientent autrement. Des bourgeons novateurs des lignes d’espoir qui pourraient modifier substantiellement le problème.

Les protagonistes ne sont plus pris dans un glacis autant qu’avant. Les états arabes ont tiré leur épingle du jeu, chacun à son tour ou seraient prêts à le faire moyennant une offre raisonnable. Les Américains ne sont plus aussi dépendants d’Israël pour ériger leur narcissisme. Ils ont trouvé un théâtre autrement plus grandiose en Irak et dans les pays du Golfe. Ce qui les rend moins ardents à soutenir Israël. Il peut leur arriver de ne pas apposer leur veto sur les résolutions du Conseil de Sécurité qui ne sont pas entièrement favorables à Israël.

Les Européens, ensuite, réussissent un peu mieux à démêler leurs angoisses de la situation sur le terrain. Ils ont adopté des postions légèrement plus équilibrées face au conflit. Il y a des Juifs, enfin, qui désirent ardemment dialoguer avec les Palestiniens et qui le font. Et l’inverse est évidemment aussi vrai.

Parmi les Palestiniens, on en trouve de plus en plus qui flirtent avec la modernité, qui ont des diplômes (leur taux de diplômés universitaires est le plus élevé de tous les pays arabes), qui sont des intellectuels de renom. La différence culturelle entre les deux protagonistes s’atténue de plus en plus.

Puis il y a cette photo, ce face à face entre l’ado et le soldat. Avec le photographe d’une agence occidentale qui se met derrière l’ado, au risque de se faire lui-même tuer, c’est dire s’il s’identifie à lui. Désormais la vision du conflit qui semble lentement prévaloir devient laïque et neutre. On semble oublier lentement qu’il s’agit de Juifs et de Palestiniens pour ne retenir que deux peuples en conflit autour d’une terre.

La commune mesure

Le conflit semble moins surdéterminé par d’innombrables éléments idéologiques, il devient pour le regard occidental un conflit entre forts et faibles. Et qui dit forts et faibles dit qu’ils sont mesurables l’un à l’autre. Ce qui signifie qu’ils ont une même nature ou au moins deux natures comparables.

Jusqu’à présent il n’y avait aucune commune mesure entre les deux protagonistes. On pouvait voir s’échanger 250 palestiniens contre un aviateur israélien lors d’échanges de prisonniers. 180 Palestiniens peuvent mourir sous les balles ; c’est une abstraction. On ne s’en émeut pas vraiment. Mais un soldat israélien ou deux c’est déjà autre chose, au moins un bon prétexte pour bombarder à la roquette des villages palestiniens.

Pour la première fois, il y a quelques semaines, l’enfant de 12 ans qui est mort, a provoqué autant d’émoi que, mettons, plusieurs soldats israéliens. Les valeurs émotives commencent à s’équilibrer un peu plus.

Alors si les protagonistes se valent, s’ils ne représentent plus de grands enjeux idéologiques, s’ils ne détiennent le sort d’aucune grande cause entre leurs mains, si, dans le fond, ils ne représentent plus que leurs propres intérêts, alors, peut-être qu’on va les renvoyer dos-à-dos en leur laissant le soin de résoudre leur problème. En essayant de conserver peut-être l’idée qu’un arbitrage ou une médiation est toujours possible si les deux parties le réclament.

Introduire l’égalité quelque part peut souvent avoir un effet d’assainissement dans des situations endémiques bloquées. En introduisant l’égalité des croyants l’Islam, par exemple, a détruit le système tribal sur une très grande partie du monde. En Occident l’égalité devant la loi a sonné le glas des privilèges de la féodalité. La notion d’égalité est un levier très puissant. Ici, il s’agirait d’égalité en valeur humaine.

Mais que l’on reconnaisse cette égalité ou pas, que l’on parasite le conflit de l’extérieur ou pas, un certain nombre de choses vont nécessairement continuer de se jouer sur le terrain. Simplement, dans un cas on les verra se déployer avec clarté et dans l’autre cas elles resteront à l’abri des regards. Ce qui ne les empêchera pas d’avoir un redoutable effet.

Les deux protagonistes sont face à face, ils se mesurent l’un à l’autre. À première vue c’est leur force qu’ils mesurent. Que le meilleur ou le plus fort gagne! Mais le rapport de force est si démesurément en faveur de l’un qu’il devient impossible d’imaginer que c’est la force qui va déterminer la victoire.

La belli-gérance

Lorsque les protagonistes sont sensiblement de la même force les guerres prennent fin lorsque l’un d’entre eux comprend qu’il aurait plus à perdre s’il poursuit la guerre que s’il y met fin. Perdre des biens, des territoires, la dignité ou simplement la vie.

Ce cas de figure ne s’applique pas lorsqu’un des camps a tout perdu. Ses biens, sa terre et sa dignité. Si bien que pour lui la vie n’a plus beaucoup de sens. Quand bien même l’ennemi est largement plus fort que lui, il a pour lui un avantage : celui de n’avoir rien à perdre à faire durer la guerre indéfiniment. Son arme de guerre la plus puissante est de dire à son ennemi que quelle que soit sa puissance il ne le reconnaîtra pas comme étant le plus fort. «Je préfère mourir plutôt que d’avoir à te reconnaître. »

Toutes les guerres de libération nationale ont utilisé cette arme avec plus ou moins de conscience de le faire. Celui qui l’a fait avec le plus de détermination et d’habileté est certainement Gandhi. Des deux aspects de la guerre, il a choisi de privilégier l’aspect psychologique puisque de toute façon ça correspondait au pacifisme propre à la religion hindoue.

Mais dans la plupart des cas cette volontaire non-reconnaissance de l’autre est associée à des actes de provocation et de belligérance qui humilient l’autre en le forçant à réagir et à réprimer avec violence, le plus souvent, contre son gré.

Les trois fils d’Abraham

On peut présenter ce phénomène sous un angle militaire mais en réalité il appartient aux fondements de la psyché humaine. Et ce sont les Sémites et plus spécialement les premiers d’entre eux : les Juifs, qui ont mis en forme cette particularité de la psyché humaine avec l’Holocauste.

L’Holocauste est ce phénomène étonnant par lequel, sur l’ordre de Dieu, un père consent à sacrifier son fils. Plus étonnant encore est la docilité du fils (Isaac dans la Bible et Ismaël dans le Coran) à tendre la gorge au couteau sacrificateur.

Quand on sait grâce à la psychanalyse, l’intensité de la bataille entre un père et un fils, il est difficile de croire à l’angélisme d’Abraham souffrant de devoir sacrifier son fils et, inversement à la prétendue soumission du fils à la cruauté paternelle. Toutes les nuances de la lutte pour la reconnaissance du fils par le père et du père par le fils transparaissent dans ce mythe. On pourrait ainsi le lire comme la somme des deux versions : celle où le fils consent à la mort pour narguer le père et refuser de le reconnaître, et celle où Abraham retient son couteau parce que son fils a eu peur de mourir et lui demande de l’épargner. Les Juifs et les Arabes qu’ils soient Chrétiens ou Musulmans sont, de tous les peuples de la terre, ceux qui sont le plus attachés à ce mythe. Ils en ont fait la base de leur édifice spirituel.

Rembrandt (Musée de L'Ermitage à Saint-Pétersbourg) 

Les historiens juifs s’accordent à appeler l’Holocauste le génocide Nazi. Il y a curieusement dans cette décision unanime une déviation par rapport à l’Holocauste biblique. Dans la mesure où Isaac n’a pas été tué sauvagement par son père. Le génocide des Juifs me paraît être plus proche de la version chrétienne de l’Holocauste. Jésus-Christ, venant accomplir les écritures et, parmi elles, ce geste suspendu d’Abraham, a été sacrifié par son père en chair et en os. Son corps et ses chairs sanguinolentes trônent sur les murs des églises du monde entier.

C’est dire l’ambivalence d’Israël. Non seulement il a mixé deux formes d’état l’un oriental-Juif et l’autre occidental-laïc mais il hésite également entre une version christianisée de l’Holocauste et sa version originale typiquement orientale et sémitique.

Sourate 37 relatant le sacrifice d'Abraham

Il n’en est que plus frappant que le lieu du conflit aussi bien qu’une grande partie de son enjeu soit cette esplanade des mosquées ou a eu lieu (selon l’Islam) ce sacrifice. Le dôme du Rocher, une des deux mosquées de l’esplanade abrite le rocher sur lequel Abraham est supposé avoir voulu sacrifier son fils. Toujours selon la tradition musulmane Mohammad aurait été transporté en ce même lieu lors d'une nuit de Ramadan. C’est dire combien Mohammad, autant que Jésus, du reste, tenait à s’inscrire dans la lignée d’Abraham.

Dôme du Rocher sur l'esplanade des mosquées à Jérusalem

Alors qui est Abraham? Qui est son fils? Et qui est Dieu dans les événements actuels? Ou même dans la photo prétexte de ce travail?   La chose est assez évidente en ce moment. Mais tout peut changer demain ou bientôt. Lorsqu’un mythe s’active dans la vie d’une collectivité, il n’est jamais unilatéral. Chacun peut jouer tous les rôles que distribue le mythe successivement.

Ce qui compte c’est de savoir qu’entre ces deux peuples, il y a le lien du défi et de la méconnaissance mais aussi celui, potentiel, du dialogue. Tout a l’air de se passer sur le plan du rapport de force mais ce n’est qu’une apparence. Les liens entre les deux peuples sont tissés de ramifications psychologiques qui sont les seules qui comptent dans l’évolution de la situation.

Sur le plan militaire il n’y a vraiment rien de plus à dire ni à faire. Les Israéliens sont incontestablement les plus forts. Mais, à moins de massacrer les Palestiniens un à un, cette force ne leur sert plus à grand chose sinon à se discréditer de plus en plus.

La bataille se psychologise de plus en plus. Les deux peuples sont essentiellement constitués d’êtres humains qui travaillent, se nourrissent, prient et procréent. Aucun d’eux n’est constitué d’animaux à deux pattes comme le suggérait un célèbre Prix Nobel de la Paix. Qui plus est, ils sont nés du même mythe et aujourd’hui rejouent sans cesse le même scénario basé sur ce même mythe.

Peut-être qu’au bout d’innombrables représentations, dont nous sommes les impatients spectateurs, aboutiront-ils à cette commune mesure qui leur rendra la paix. Une mort en vaut une autre. Par suite un vivant en vaut un autre. Ce qui veut dire qu’enfin, un humain en vaut un autre.