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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

De l’état nation à l’état civilisation

Un nouvel antisémitisme

English

Karim Jbeili

Psychanalyste

L’incompétence au pouvoir

Nous assistons tous les jours médusés à un spectacle de mort et de désolation en Palestine. Les mêmes corps sanguinolents, les mêmes maisons défoncées, les mêmes arbres arrachés. Comme dans un cauchemar on a envie de hurler, de faire quelque chose pour, enfin, se réveiller. Mais rien ne se passe et l’horreur se poursuit quotidienne. Les dirigeants politiques occidentaux dont on attend qu’avec la magie des mots et le pouvoir des armes ils puissent sortir le problème de l’impasse n’accouchent que de quelques phrases compassées dans lesquelles ils essayent de ne pas se faire prendre au piège de favoriser un camp plutôt que l’autre.

 

Chacun essaye de tirer son épingle du jeu sans trop de casse mais dans le fond personne n’a vraiment quelque chose à proposer. Personne n’a de solution. On s’efforce au mieux de gérer la crise quand on ne se contente pas de la laisser pourrir. Tout le monde espère que la non-intervention des Américains, des Européens et des Arabes cache, en fait une cruelle indifférence et que s’ils voulaient vraiment, ils pourraient aisément mettre un terme au conflit. On a du mal à accepter l’idée que les atermoiements cachent l’incompétence et que le génocide va se poursuivre pendant des semaines, des mois, des années voire même des décennies. Rien d’imaginable n’est susceptible d’arrêter la machine infernale.

 

D’ailleurs, pour résoudre le problème, encore faut-il l’avoir compris. Or les commentateurs qui s’y attellent doivent se conformer à un code extrêmement précis et ressasser des idées qui relèvent de la plus pure fantaisie pour satisfaire les conventions du genre et les intérêts apparents des parties en présence.

 

Les évidences non critiquables

Il faut ainsi se forcer à admettre un certain nombre d’idées sans être autorisé à les remettre en question. Il faut tenir pour évident que les Israéliens sont tous très gentils parce que certains d’entre eux ont subi l’holocauste. Il faut accepter l’idée que si les Juifs ont subi l’antisémitisme et se sont si mal entendus avec les Européens, ce sera a fortiori le cas avec les Arabes. Les Européens étaient déjà à peine capables de se retenir pour ne pas les trucider. Que dire des Arabes d’un tempérament plus fruste et moins porté au self-control !

 

De toutes ces contrevérités il suit cette conclusion ultime que les Juifs ne sont tolérables qu’enfermés entre les quatre murs d’un état avec suffisamment d’avions, de canons et de missiles pour se protéger de la haine universelle qu’ils inspirent. CQFD. On peut penser ce qu’on veut à condition de conforter ces éléments de base ou, au moins, de ne pas les contester.

 

Au lot de ces vérités reçues, il faut ajouter l’idée selon laquelle les deux camps sont à égalité et qu’il suffirait que chacun fasse des concessions pour qu’on établisse la paix. L’énorme déséquilibre des forces en présence ne fait sourciller personne. Ni le fait que cette situation soit une situation purement coloniale à l’époque où on prétend que toute la planète est décolonisée.

 

Tout plutôt que s’occuper vraiment du problème. N’importe quelle solution pour peu qu’elle fasse un peu gagner du temps; qu’on puisse à travers elle, faire semblant d’être des hommes d’état responsables.

 

Enfin, last but not least, l’idée qui n’est sûrement pas la moindre de la liste, celle qui stipule qu’Israël est un état religieux qui ne s’entend pas avec ses voisins parce qu’ils sont musulmans et chrétiens et qu’il est dans le tempérament des religions de ne pas s’entendre entre elles.

 

Moyennant ces quelques idées sommaires, nous avons tous les ingrédients nécessaires pour rendre le problème éternel et alimenter une guerre civile d’au moins une dizaine d’années et qui, du reste, a déjà fêté son deuxième anniversaire. À cheval entre l’Orient et l’Occident, le problème est en train de provoquer des dévastations de dimension planétaire sans que personne ne trouve une bribe de solution. Il est le point aveugle, le point d’incompréhension totale, le symptôme d’un mal profond, un mal qui concerne tous ceux qui souffrent du problème en ne le comprenant pas et ceux qui en profitent.

 

Les fondements de l’état de type romain

Depuis l’Antiquité les conflits entre l’Occident et l’Orient ont porté sur la nature de l’état. Pour l’Occident romain la mort jouait un rôle central dans l’architecture de l’état. Il fallait l’étaler sans vergogne dans l’arène sous la forme des cadavres gorgés de sang des gladiateurs, des condamnés à mort ou des Chrétiens. Par rapport au religieux, les Romains faisaient preuve d’une grande tolérance à la condition, non négligeable, qu’à chaque culte s’ajoutât, en sus, celui de l’Empereur. C’est ainsi qu’ils s’assuraient de la suprématie de l’état sur tous les cultes. La preuve de cette suprématie était le consentement à la mort que démontraient ceux qui réjouissaient la plèbe par l’offrande de leur corps ensanglanté. Ils consentaient à mourir pour l’empereur et prenaient la peine de le saluer avant de s’exécuter. «Ave César, morituri te salutant» disaient les gladiateurs. Le légionnaire, sans lequel Rome n’aurait été qu’une petite bourgade, consentait lui aussi, pendant 25 ans à risquer sa vie.

 

On retrouve le même consentement dévoué à la mort avec Jésus-Christ dont l’étalage de chair meurtrie sur le crucifix a imprégné le Moyen-Age. Période durant laquelle mourir pour Dieu ou pour son suzerain durant les croisades ou durant une vie de dur labeur était une valeur sûre.

 

Avec La Renaissance, le consentement à la mort pour mériter de l’état a pris des formes étonnantes. La nature est devenue res extensa, une pure étendue. Les êtres qui peuplent cette nature étendue consentent lorsque la science le leur demande gentiment, à n’être plus qu’un conglomérat de matière. Que ces êtres soient animés ou non est une contingence non pertinente. Il faudra de toutes façons qu’un jour cette animation se soumette à son tour à l’injonction mortelle de n’être que matière.

 

Le consentement à mourir

Même les communautés dont le ciment est religieux et dont le but est la survie de la collectivité par la procréation doivent consentir à mourir à elle-mêmes pour devenir des sociétés.

 

Les liens communautaires essentiellement orientés vers la reproduction doivent être remplacés par des liens civiques centrés sur la production. La communauté est l’ensemble des gens qui se marient entre eux, tandis que la société est l’ensemble des gens qui produisent et consomment les mêmes produits.

 

L’état de type romain, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, se donne pour tâche de transcender les communautés en les recouvrant d’un principe supérieur, à condition que celles-ci lui accordent leur consentement à mourir. Moyennant ce consentement l’état et les communautés vont coexister pacifiquement, chacun ayant à charge un domaine distinct. L’état reçoit la mort en partage alors que les communautés sont chargées de la vie.

 

Comment contrôler la férocité du dieu ?

Toutes les communautés ont consenti à la mort durant l’Antiquité sauf une : la communauté sémite, représentée à cette époque par les Juifs, les Phoeniciens, les Nabatéens et les Carthaginois. Pour les Sémites qui ont, de façon générale, des dieux particulièrement féroces, des dieux volcaniques disait Freud, la mort ne peut être conçue comme un état de fait auquel il faut s’abandonner. Elle relève plus du châtiment ou du sacrifice pour amadouer un dieu colérique : Yahvé, Baal ou Moloch étaient également irascibles. Il faut donc résister à la mort en particulier par la procréation, et espérer que la divinité ne nous prendra pas en grippe. Dans les moments critiques, pour apaiser sa colère, on lui offrait ce qu’on avait de plus cher, un premier né ou les prémisses d’une récolte

 

À partir du sacrifice d’Abraham, qui est un simulacre de ce don, les Sémites ont réussi à calmer quelque peu les enjeux. Moyennant une fidélité irréprochable, le monothéisme, ils ont réussi à calmer la fureur du dieu et, donc à se maintenir en vie sans être trop bousculés par lui. C’est la main de Yahvé elle-même qui a arrêté le couteau sacrificateur démontrant ainsi sa mansuétude nouvellement acquise, sans être néanmoins tout à fait garantie. Il n’est donc pas question pour un Sémite de sacrifier à un autre dieu, fût-il civique, et encore moins de consentir à la mort pour lui.

 

Si cette prudence leur a valu de calmer la jalousie du dieu, ce ne fut pas le cas pour celle de l’empereur. Les Sémites payèrent très cher leur refus de lui sacrifier. Carthage, Jérusalem et Palmyre furent détruites l’une après l’autre. L’antisémitisme avait alors le visage des légions romaines.

 

Au Moyen-Age la lutte entre l’état de type romain et les Sémites s’est manifestée par les croisades contre les états musulmans et par la répression continue des communautés juives d’Europe. Les dévastations ont été relativement modérées à l’époque en raison de la faiblesse de l’Occident. On ne signale qu’une nouvelle destruction de Jérusalem et de sa population en 1099.

 

La mécanique moderne de l’état nation

La Renaissance va donner un formidable élan à l’état de type romain qui va désormais s’appeler l’état nation. En même temps que celui-ci va reprendre à son compte l’héritage de l’état de type romain, son rapport d’opposition extrême aux communautés ne va plus se cantonner aux Sémites et va petit à petit se mondialiser.

 

De façon générale, lorsque sur un territoire on retrouve plusieurs communautés, l’état est pris en charge par une seule d’entre elles et en exclue l’autre. La première communauté se pose comme modèle exclusif à suivre dans un élan d’amour narcissique qu’on pourrait comparer à ce qu’on appelle la conscience de soi sur le plan individuel.

 

Habituellement les communautés assurent leur cohérence à travers des règles de mariage très codifiées ainsi que par le rapport intime au divin. Leur sentiment d’être et leur sentiment d’unité est assuré par cette liaison génétique. Lorsqu’une communauté accède au pouvoir et qu’elle impose ses codes à tous les échelons de l’état, elle est obligée de se repenser en termes étatiques, ce qui lui fait perdre le sentiment d’elle-même qui était assuré par son contact avec le divin. Dans cette substitution de l’état à Dieu, la communauté perd son sentiment de cohésion symbolique et est obligée de récupérer cette cohésion sur le plan de l’image de soi, d’où la nécessité de l’amour narcissique sus-mentionné.

 

L’image d’un état homogène, cohérent et unaire vient tenter de compenser la perte de la relation directe au divin. Le registre imaginaire se substitue au registre du symbolique. C’est l’image de l’état nation dont il faut absolument assurer l’apparence d’homogénéité et d’unité pour essayer de faire oublier la vacuité du ciel.

 

La communauté dominante de l’état nation consent à mourir, ou à renoncer à ses liens communautaires au profit du lien civique, habituellement de type économique. Cette mort, compensée, si je puis dire, se fait en douceur dans la mesure où tous les rouages de l’état sont mis à contribution pour la rendre plus acceptable. La mort se fait ici au profit de la représentation étatique. La formule algébrique de cette domination pourrait se résumer par A=A. «Je suis le modèle, et je suis la meilleure et la seule application du modèle» disent ces communautés. Puis le premier terme est oublié et il en résulte la nudité narcissique du deuxième terme.

 

Ce qui finit tout de même par poser problème c’est l’autre communauté, celle qui n’est pas A, ni conforme à A, celle qui partage le territoire en n’ayant pas ses entrées dans les rouages de l’état. Pour elle la mort n’a aucun attrait puisqu’elle impliquerait une vraie mort sans possibilité de représentation compensatoire.

 

Cette autre communauté présente donc deux difficultés essentielles : non seulement elle dépare le paysage en maintenant apparents ses signes extérieurs de solidarité communautaire et donc mettant en danger l’homogénéité de l’image de l’état nation, et, de surcroît, maintient intacte sa vitalité, n’ayant aucune raison comme la communauté dominante de renoncer à la vie. La solution conjointe à ces deux problèmes devient tout de suite évidente : c’est le génocide. Il faut «convaincre» la communauté dominée de mourir pour mériter de l’état comme l’a déjà fait la communauté dominante.

 

La haine des communautés succède à l’antisémitisme

Les techniques de «persuasion» utilisées peuvent être diverses : génocide, colonisation, esclavage, terrorisme, massacre, purification ethnique et asservissement culturel et économique. Tous les moyens sont bons pour faire vivre à l’autre la mort qu’une communauté a assumé pour elle-même.

 

Ainsi l’état nation en Espagne est né avec la Reconquista. Les armées de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille ont expulsé les Musulmans et les Juifs d’Espagne. Pour exécuter cette tâche peu reluisante, la première purification ethnique, ils se sont appuyés sur le célèbre Torquemada de triste mémoire. Fidèle serviteur de l’état, il a massacré plusieurs dizaines de milliers de non Chrétiens et de déviants de toutes sortes et a fait expulser d’Espagne un million de Musulmans et de Juifs.

 

L’habileté de l’état nation est de faire passer ce massacre sur le dos de la religion. Alors qu’en réalité celle-ci est entièrement instrumentée par l’état dans un but d’homogénéisation.

 

L’état français, lui, a dû détruire les Protestants avec la Saint-Barthélemy. Chez les Anglais le passage à l’Anglicanisme a permis la mainmise de l’état sur le religieux et a ouvert la voie à l’état nation. L’état anglais a déployé son génocide sur l’axe de la colonisation tant en Écosse qu’en Irlande que dans tous les pays de l’Empire Britannique. Enfin les Américains ont allègrement massacré et lynché leurs autochtones et leurs communautés noires.

 

L’état nation est devenu très aisément l’état colonial. Et le rapport à l’autre est devenu un rapport dont le langage était exclu. Le colonisé est devenu l’équivalent de l’animal. Il était taillable et corvéable à merci à travers l’esclavage et le travail forcé On pouvait librement disposer de sa vie, le tuer sans sourciller s’il se faisait menaçant ou pour toute autre raison.

 

Enfin on pouvait librement disposer de sa terre sans se soucier de son avis. La colonisation fut un sommet de la négation d’autrui. Elle a détruit ou contribué à détruire la vitalité des populations des continents africain, asiatique et américain. Que ce soit le résultat de la colonisation passée ou de la néo-colonisation actuelle, les populations autochtones de ces continents n’en finissent pas d’agoniser lentement sans aucun espoir de rémission.

 

Tant que le génocide n’est pas achevé, l’État d’inquiétude et de fièvre de l’état nation demeure. Cette inquiétude se reflète essentiellement dans le surinvestissement de l’image de soi. Cet amour démesuré de l’image de soi provoque la guerre avec l’ennemi extérieur qui jusqu’à lors n’avait rien de menaçant.

 

L’état nation est donc pris

1) dans une guerre intérieure souvent secrète ou larvée avec l’autre communauté,

2) dans un hyper investissement narcissique de sa propre image

3) ainsi qu’avec une guerre extérieure contre ceux qui dissemblent de son image.

Ces trois éléments sont logiquement et chronologiquement successifs; de nombreux exemples peuvent en témoigner.

 

L’état nation débarque au Moyen-Orient

Puis, au début du XX ème siècle, l’état nation a recommencé à frapper dans des pays qui, jusqu’à présent, pour des raisons diverses avaient été épargnées. L’Empire Ottoman, une fois démantelé, a ouvert la voie à la nationalisation de ses anciennes principautés. La Turquie elle-même devient en 1917 un état nation laïc et de façon quasi automatique procède à son génocide fondateur : celui des Arméniens.

 

Puis, après la deuxième guerre mondiale, les anciens fiefs de l’Empire Ottoman sont aux aussi atteints par la frénésie nationale. Le premier d’entre eux étant la Palestine qui se voit imposer un état nation juif qui procède immédiatement à son génocide fondateur, qui dure encore aujourd’hui : la négation puis l’étouffement et la destruction au quotidien du peuple palestinien.

 

Et par un effet de domino, la plupart des états arabes environnants se nationalisent et procèdent eux aussi à leur génocide de naissance puisqu’il ne reste presque plus de communautés non musulmanes ou non arabes dans les pays arabes qui ont adopté l’état nation. Cette fois c’est la purification ethnique spontanée qui a joué.

 

Les communautés non sunnites du Moyen-Orient, qu’elles soient chrétiennes, musulmanes ou juives, étaient protégées par l’Empire Ottoman et donc, lorsque celui-ci défaillait, par la communauté majoritaire sunnite. Avec la politique levantine des «puissances occidentales» au XIXème et XXème siècles, ces communautés se sont trouvées protégées chacune par un état occidental différent. Elles ont en fait changé de «protecteur». Ce qui n’a rien changé à leur statut même si on a tenté de discréditer rétroactivement la protection dont elles bénéficiaient auparavant (nommé statut de «dhimmi») en la qualifiant d’inégalitaire.

 

Fortes de cette nouvelle «protection», ces communautés ont tenté de négocier un nouveau statut «égalitaire» avec la majorité sunnite dans le cadre d’un nouveau concept : celui d’Arabité. Au regard de la langue, toutes les communautés se trouvaient égalisées et aucune ne pouvait prétendre à un privilège autre que celui que lui conférait la connaissance de cette langue. D’ailleurs rappelons-le, le concept d’Arabité a été inventé par des Chrétiens-Orientaux, même s’il a été repris par la suite, et popularisé par Nasser.

 

Cette libération par l’Arabité de leur statut de dhimmi n’eut d’autre résultat, pour ces communautés, que de les jeter dans les bras de l’émigration en Occident où elles connurent un sort bien pire que celui dont on les avait «libérées» : La disparition progressive par acculturation et par assimilation.

 

C’est ainsi que le pire régime politique de l’histoire, qui a détruit l’Afrique, toutes les populations de l’Amérique du Nord et du Sud, qui a dévasté à plusieurs reprises l’Europe, est en train de détruire le Moyen-Orient. Malgré cela il faut fermer les yeux sur ses dévastations et vanter ses mérites en disant qu’il est supérieur à tous les autres parce qu’il est démocratique. À la haine du communautaire s’associe la glorification de soi. Ce régime est tellement remarquable qu’il faut en faire «profiter» les malheureux qui ne l’ont pas encore connu et bénéficient du scandaleux privilège d’être encore en vie.

 

L’exportation de l’état nation vers le Moyen-Orient a eu des conséquences majeures sur l’Europe. Avec la création de l’état d’Israël le statut des Juifs dans le monde entier s’en est trouvé complètement bouleversé. À partir de 1948, le judaïsme n’est plus une religion mais une nation. Il s’ensuit que tous les Juifs du monde, et en particulier ceux d’Europe, ne sont plus des membres des diverses communautés juives mais des citoyens potentiels de l’état d’Israël. L’opposition endémique entre l’état de type romain et les communautés juives, qu’est l’antisémitisme, s’est ainsi envolée en fumée. Il n’a subsisté que sous la forme d’une immense culpabilité rétroactive. Le résultat immédiat a été que le surinvestissement de l’image de soi que cultive habituellement l’état nation s’est trouvé désamorcé. Il n’y a plus eu de guerre en Europe Occidentale depuis 1945. Mieux encore, le sentiment nationaliste est à ce point tombé en désuétude qu’on a pu envisager de construire l’unité de l’Europe. Disons le tout net : l’Europe s’est construite grâce au fait qu’Israël est un état nation. D’où l’on peut conclure que l’Europe s’est construite sur la souffrance et le sang des Palestiniens.

 

L’état civilisation

La Palestine est aussi interprétable dans le contexte américain. L’alliance indéfectible entre les États-Unis et le Judaïsme politique est là pour rappeler qu’ils sont les vainqueurs de la dernière guerre et qu’ils ont sauvé les Juifs du génocide nazi. À chaque fois qu’une menace arabe, imaginaire ou réelle, se profile à l’horizon et que les Américains interviennent au profit du Judaïsme politique, se rejouent les dernières étapes de la guerre avec la victoire des Américains et le sauvetage, in extremis des Juifs. Les Israéliens en imaginant mille et un périls peuvent aussi ouvrir le bal et donner à leurs alliés l’occasion de rejouer le même scénario.

 

Mais au-delà de ce remake sans cesse rejoué où l’un fait le persécuté et l’autre le sauveur, l’alliance des deux états est basée sur une formule étatique commune. Certes il y a le A=A traditionnel de tous les états nation. Mais à cet axiome s’ajoute une certitude que A est forcément unique ou, ce qui revient au même, «un peuple (élu) sans terre pour une terre sans peuple. Cette formule n’est pas spécifique au sionisme, elle est tout aussi bien applicable aux États-Unis. Peuple d’immigrants sans terre, élus par la grâce de Dieu de par les richesses qu’ils ont accumulées, occupant une terre de laquelle l’autochtone est absolument nié.

On a souvent perpétré des massacres dans l’histoire de l’humanité mais c’est un fait rare que de nier l’existence de l’autre tout en le massacrant. Cette double négation, physique et métaphysique de l’autre leur a donné une arrogance démesurée : celle des conquérants.

 

Eux les champions de la légalité et de la démocratie, dans un élan paradoxal qui ne saute qu’aux yeux des autres, piétinent par leur arrogance les règles mêmes de la légalité et de la démocratie. Et les transgressions ne sont pas momentanées, elles durent autant que résistent les Palestiniens. Ce qui laisse largement le temps au monde entier de s’indigner face aux injustices quotidiennes.

 

Progressivement les gens passent de l’indignation à la colère puis à la haine et enfin, pour certains, à l’état nation dans un crescendo inéluctable. Il faut une quantité non négligeable de haine pour construire un état nation. Mais il faut aussi savoir la harnacher. Il n’est pas impossible que, pour la première fois, l’Islam en tant que tel, à travers Al Qaeda se soit introduit dans le processus. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

 

Il reste que dans cette opposition feutrée ou radicale selon les cas, entre le monde entier d’une part, et les États-Unis et Israël d’autre part, se profile l’idée et, de plus en plus l’appareillage d’un état mondial. Il semble bien, hélas, que, si la tendance se maintient, il s’agira fort probablement d’un état en bien des points comparable à l’état nation. Il y a également de fortes chances que les historiens, dans quelques dizaines d’années, vont l’appeler l’état civilisation.

 

Il est même probable que ce futur état civilisation est en train de procéder à son génocide fondateur. Il s’agit comme ce fut le cas pour l’état nation d’exclure par le génocide tous les ensembles communautaires, cette fois, qui pourraient rivaliser avec l’Occident dans la mainmise sur cet état ou polluer la représentation blanche occidentale en son sein.

 

Le «choc des civilisations» nouvel antisémitisme

Nous assistons ainsi à la naissance d’un nouvel antisémitisme dont l’idéologie s’exprime dans le concept de «choc des civilisations». Comme au Rwanda et en Allemagne des listes apparaissent dans l’Occident blanc et surtout en Amérique; d’états, d’organisations et d’individus à liquider. Un génocide ça se prépare longtemps à l’avance et très méticuleusement parce qu’il faut autant que possible l’exécuter très rapidement. Le thème du génocide sera probablement anti-oriental avec prédominance anti-islamique. Les trois états de «l’axe du mal» nous donnent déjà un bon échantillon des victimes pressenties.

 

Le front Israélo-Palestinien n’est qu’un des multiples fronts de cette guerre universelle de l’état civilisation. Sharon s’est mis au service de Bush et lui fait des offres qu’il peut difficilement refuser. Une fois qu’il aura définitivement assuré son pouvoir sur toute la Palestine, il n’y aura aucune raison qu’il s’arrête en si bon chemin. Il pourrait facilement provoquer d’autres états limitrophes et les faire tomber dans son escarcelle.

 

La moralité des comportements au niveau international est à ce point détériorée qu’elle autorise toutes sortes de dérives. L’ennemi musulman ou palestinien est ravalé au rang de l’animal. Il n’a aucun statut juridique. Il est hors la loi parce qu’il ne peut bénéficier de la protection d’aucune loi. Il est liquidé sans autre forme de procès. C’est un futur génocidé qui va sombrer dans les oubliettes de l’histoire sans même avoir droit à une ligne dans le registre des décès ou ceux de la justice.

 

Sa terre est une terre sans peuple, une terre en friche qu’il faut coloniser. Il s’y trouve seulement quelques «animaux à deux pattes». On a abattu récemment un troupeau d’entre eux, trente environ, parce qu’un d’entre eux mesurait 1m 90. Mais dommage, on a manqué celui qu’on cherchait, le chef de la harde. On en capture quand même quelques uns que l’on met dans des cages, dans une sorte de zoo nouveau genre à Cuba.

 

La névrose obsessionnelle occidentale

La longue lutte des Palestiniens a quelquefois des effets très atypiques. Comme la chute du gouvernement Bouchard au Québec en 2001 ou bien la défaite de Jospin suite à une mystérieuse vague d’attentats soi disant antisémites qui a commencé avec la campagne électorale et pris fin avec elle.

 

Mais ce qui soulève l’attention en Europe, c’est la déferlante d’extrême droite qui menace de faire craqueler les institutions européennes construites par des trésors de diplomatie. Certes on peut imputer une partie des causes de ces mouvements révulsifs à la trop grande proximité culturelle qu’a créé l’unité européenne. Mais le fait que cette résistance à l’Europe soit aussi antisémite pourrait laisser croire qu’une partie de ses causes proviendrait de la lutte des Palestiniens.

 

Le processus mental de cause à effet se passerait de la façon suivante :

1) Les Palestiniens résistent à l’occupation israélienne.

2) Israël se discrédite tous les jours un peu plus par ses exactions.

3) Nous cessons de soutenir mentalement Israël comme état nation.

4) La nation juive redevient la religion juive

5)L’antisémitisme institutionnel multimillénaire redevient possible.

 

Ainsi la lutte des Palestiniens semble avoir pour effet de ré instaurer en Europe une situation d’avant-guerre et provoque les Américains au contraire à simuler la situation de l’immédiate après-guerre, de leur victoire en somme. Cette répétition du passé n’empêche pas la situation actuelle d’être éminemment originale. Les prémisses de l’état civilisation sont là, présents déjà. Les Palestiniens n’en sont que les premières victimes.

 

Les Occidentaux ne sont pas encore avertis des crimes que l’on s’apprête à commettre en leur nom et ne semblent pas en mesure de le découvrir. Ils voient le monde à travers une névrose obsessionnelle contractée après la deuxième guerre mondiale. Ils sont, comme d’habitude en retard d’une guerre et restent pris dans l’alternative entre accepter ou refuser d’être antisémites à l’ancienne mode. Leur horizon politique est strictement cantonné dans cette alternative.

 

Que les massacres d’aujourd’hui se fassent au nom des victimes d’hier ne parvient pas à leur ouvrir les yeux sur la nouveauté de la situation. Le mécanisme de l’annulation propre à la névrose obsessionnelle se passe de la façon suivante :

 

1)Ils se révoltent contre le sort réservé aux Palestiniens par les Israéliens.

2)Ils se rappellent combien l’antisémitisme est condamnable

3)Ils ont peur que leur révolte soit prise pour de l’antisémitisme

4)Ils annulent leur révolte et regardent pétrifiés de nouvelles exactions contre les Palestiniens.

 

Pendant que les Occidentaux, dans leurs fantasmes, essayent de mieux finir une vieille guerre en rêvant qu’elle se soit passée autrement, la guerre suivante, avec son cortège de génocides est déjà commencée. Aucun tocsin ne parvient à les sortir de la torpeur de leurs vieux souvenirs confortables. Quand ils vont se réveiller, ce sera trop tard, on les aura déjà rendus coupables d’un nouveau génocide sur lequel ils pourront à nouveau se lamenter.

 

Le temps de conclure

L’antisémitisme est un processus «naturel» typique à l’état de type romain et à l’état nation. Il n’implique pas forcément des Juifs mais toute communauté qui refuse de se soumettre à l’injonction de se dissoudre au profit de l’état. Encore que ce soit par rapport aux Juifs que le processus s’est fait connaître. C’est un processus institutionnel qui n’est, en lui-même, ni bon ni mauvais. Comparable au refoulement il ne relève ni de la morale ni de l’éthique. Il ne requiert aucune méchanceté de la part de qui que ce soit, étant d’origine structurale.

 

Depuis la guerre de 40, les Occidentaux ont réussi à enkyster et à exporter la question de l’antisémitisme hors de leurs frontières grâce au rapport particulier qu’ils ont entretenu avec Israël. Il semble bien cependant que le mécanisme de défense soit en train de s’enrayer et qu’un nouvel antisémitisme à l’égard de l’Islam va se cristalliser à l’échelle planétaire.