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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

Écouter l’événement

Karim Jbeili

De toutes les tâches qui incombent à un psychanalyste, la plus difficile à réaliser est certainement celle d’écouter. C’est un objectif que l’on met beaucoup de temps à atteindre. Car pour vraiment écouter l’autre, il faut tout de même avoir renoncé à tout ce qui nous ferait préférer entendre quelque chose plutôt qu’une autre. Si j’ai envie d’entendre quelque chose de particulier, rien de plus facile que d’aller le mettre dans la bouche d’autrui. Quand bien même autrui s’en défendrait on peut toujours trouver le moyen de dire ou de penser que c’est, dans le fond, ce qu’il a voulu dire. Bref il est bien difficile de ne pas être tendancieux en écoutant.

 

C’est pour cette raison que les psychanalystes s’astreignent eux-mêmes à de longues psychanalyses durant lesquelles ils peuvent tout à loisir dire et redire ce que, eux-mêmes ou les autres auraient envie d’entendre. Au bout de ce long cheminement l’oreille s’est en quelque sorte purifiée de ses préférences marquées et se tient prête en somme à accueillir tout ce qui se présente à elle sous quelque déguisement que ce soit.

 

Il peut arriver que même après ce long cheminement, notre oreille reste encore rétive à certaines choses, une sorte d’impensable pour l’esprit qui devient inécoutable pour l’oreille. Il advient alors que nos patients incapables de penser ce que nous ne pouvons entendre, passent à l’acte et font des choses d’une façon souvent irrépressible qui prennent la place des mots qu’ils ne pouvaient pas dire. Toute la tension accumulée, toute la charge émotionnelle du non-dit se déverse dans le passage à l’acte comme les vannes d’un barrage trop plein. Il y a alors un soulagement momentané et surprenant de la tension qui, cependant, recommence à s’accumuler si le silence reste la règle.

 

Les attentats du 11 septembre apparaissent avec toutes les caractéristiques du passage à l’acte. Tout aussi surprenants, ils semblent venir à la place d’un message jusque là inaudible. D’ailleurs les Américains ne s’y sont pas trompés qui essayent avidement d’en savoir plus sur les auteurs et les motivations qui les animent.

 

Ce moment d’ouverture à l’autre est important, il faut le conserver le plus longtemps possible afin que le maximum d’échanges puisse avoir lieu. C’est un moment de grâce exceptionnel et peut-être que certains problèmes dont souffre notre planète pourraient avancer d’un petit pas vers leur solution.

 

Malheureusement la fuite en avant dans l’action qu’a entreprise le gouvernement américain risque de boucher les avenues d’écoute et de compréhension en laissant croire qu’il y a un ennemi à détruire parce qu’il est foncièrement mauvais et qu’il n’est nullement besoin de s’interroger sur les causes des derniers événements. Avant que le ronron de la guerre qui menace d’être longue, nous dit-on, ne fasse oublier l’horreur des attentats, avant que le désert télévisé ne dessèche la soif de savoir de tant de gens, il faut dire et écrire le maximum de choses possibles en espérant rencontrer quelques oreilles attentives.

 

Les enregistrements de Oussama Ben Laden diffusés par Al-Jazeera sont extrêmement instructifs si l’on veut comprendre réellement ce qui s’est passé. Ils contiennent pour une part ces éléments inaudibles à l’origine du passage à l’acte. D’ailleurs la façon dont ils ont été traités en dit long sur le danger qu’ils représentent. On a laissé croire assez naïvement qu’ils pouvaient contenir un code secret visant à commettre d’autres attentats. Ce qui était vrai d’une certaine façon puisqu’ils attentaient à la surdité de tant de gens.

 

Le premier enregistrement a un caractère réactionnel aussi bien aux attentats qu’aux premiers bombardements. On sent Ben Laden surpris de pouvoir s’adresser ainsi à l’Occident. Il justifie les attentats en parlant de la situation en Palestine et en Irak où, quotidiennement, des Musulmans ou des Arabes sont tués. Les attentats ne viennent que rétablir l’équilibre de décès en quelque sorte.

 

Il y a des injustices flagrantes qui sont commises quotidiennement au vu et au su de tout le monde. Une sorte de situation sado-masochiste virulente qui tient la une de l’actualité depuis des mois, voire des années sans qu’on ne puisse désamorcer la tension qui en découle. L’opposition est ici très nette entre l’Orient et l’Occident ou plutôt entre le monde entier, d’une part et les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël d’autre part, qui sont les derniers à demeurer insensibles aux souffrances qu’ils causent aux Irakiens et aux Palestiniens. Les attentats doivent soulager ne serait-ce que pour un temps le sentiment permanent de frustration, d’injustice et de colère.

 

Au moment où est apparue la cassette, les fronts politiques et militaires n’étaient pas encore stabilisées. Les prises de position des différents gouvernements pouvaient encore être infléchies dans un sens ou dans l’autre par des mouvements massifs d’opinion. C’était la période émotionnelle de la guerre durant laquelle chacun retient son souffle en se demandant quelle position l’autre va prendre.

 

Cette cassette est parvenue à représenter d’une certaine façon le sentiment d’une grande partie de l’opinion musulmane et arabe et, peut-être, une partie de l’opinion occidentale. Il n’était pas rare d’entendre dans les media, des Occidentaux, souvent européens, tout en condamnant vigoureusement les attentats, penser que les États-Unis ne l’avaient pas volé.

 

Avec la deuxième cassette, diffusée le 3 novembre sur Al-Jazeera, les choses prennent une autre tournure. On sent que Ben Laden a eu le temps de réfléchir à la nouvelle situation créée par les attentats. Le point de rupture n’est plus entre les trois pays au cœur inhumain et les autres. La frontière devient une frontière temporelle entre avant et après les Nations-unies et la création de l’État d’Israël en 1948. Tout s’ordonne autour de cette différence. Il y a ceux qui se rangent du coté de l’ONU et donc de la création de l’État d’Israël et ceux qui s’y opposent.

 

Depuis les accords d’Oslo et la renonciation de l’OLP à l’item de sa charte prônant la destruction de l’État d’Israël, il n’était plus question que de paix à plus ou moins brève échéance entre les belligérants. Remettre en question Israël n’était plus à l’ordre du jour. On pouvait à la rigueur, comme intégriste, retarder le processus par des attentats ou des provocations mais on allait rarement plus loin.

 

Entre réclamer plus d’équité sur la question palestinienne et irakienne et remettre en question Israël et l’ONU, il y un énorme pas politique. Ben Laden a pris entre-temps la mesure de l’effet des attentats. Il décide que l’ordre mondial basé sur la victoire des États-Unis et des alliés et la création de l’ONU pouvait désormais être remis en question. La revendication n’est plus tactique, demander réparation pour des torts causés, elle devient stratégique, instaurer un ordre mondial où les Musulmans auraient leur place légitime.

 

Dans les rangs ennemis il y a désormais aussi les états arabes ou musulmans qui ont adhéré à l’ordre onusien. D’être musulmans ne les protège plus de sa vindicte. Ils sont musulmans en apparence mais laïcs en réalité. Si les laïcs occidentaux sont dénoncés comme croisés judéo-chrétiens, par contre les états musulmans qui jouent le jeu onusien sont dénoncés comme laïcs. La nouvelle frontière passe désormais entre un Islam religieux fondé sur la charia et un univers laïc dont la vraie nature est judéo-chrétienne.

 

Pendant longtemps la laïcité pouvait donner le change et se présenter comme universelle, donc susceptible d’accueillir toutes les formes nationales et religieuses. Mais les exceptions se sont faites nombreuses notamment, selon Ben Laden, le peuple irakien et le peuple palestinien. De ce fait la laïcité perd le droit de se présenter comme universelle, elle perd sa capacité d’intégrer en elle-même toutes les cultures et les religions.

 

Pour l’instant, dans les propos de Ben Laden, il n’y a aucun signe qu’il présenterait la candidature de l’Islam à cette fonction intégrative universelle. L’Islam reste uniquement le défenseur des Musulmans et ne semble pas avoir l’ambition de représenter tout le monde. Il faut se rappeler cependant que, durant plusieurs siècles, l’Islam a constitué une véritable universalité intégrative tout en restant essentiellement musulman. Il n’a pas eu besoin de camoufler sa dimension musulmane pour prétendre à l’universalité. Rien n’indique chez Ben Laden des prétentions à l’universalité mais rien non plus ne l’interdit en principe.

 

La vérité de cette guerre semble être essentiellement une lutte entre laïcité et religiosité. Si la logique d’une guerre est d’encourager l’émulation entre les belligérants, on peut conjecturer la suite des événements en suivant le fil de cette logique.

 

La laïcité occidentale va certainement essayer de se surpasser en devenant plus laïque et moins occidentale. Ce faisant il lui faudra régler le problème israélo-palestinien dans lequel laïcité et religiosité tissent un nœud gordien que fort peu ont eu le désir de trancher.

 

Du coté islamiste, si la tendance se maintient, c’est-à-dire de ressusciter l’universalité de l’âge d’or de l’Islam, il risque d’avoir une portée très limitée hors du monde musulman. En revanche s’il s’agit comme le laissent croire certaines indications, de religiosité et non spécifiquement d’Islam, une tendance de l’intégrisme islamiste pourrait être de s’allier à d’autres intégrismes pour défendre des positions multireligieuses. Mais rien dans cette perspective ne semble s’être concrétisé jusqu’à présent. À moins bien sûr qu’il ne se confirme que la question de l’anthrax soit vraiment le fait comme on le prétend de la droite américaine donnant un coup de main inattendu à Ben Laden.