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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

La rubrique Listes ratures s’ajoute dorénavant aux Cahiers du CLEF. Celle-ci vise à relever l’intérêt que peut porter le discours analytique à des littératures autres qu’analytique. Nous voulons ainsi souligner (par la recension d’écrits), le travail d’écriture d’autres discours, et y pointer ce en quoi l’analyste peut tirer profit de ces lectures.

 

Denise Noël : La bonne adresse

 

Flore Saget

 

Si l’écriture est un moyen de faire parler les morts, la mort, elle, s’inscrit sur la ligne d’horizon du paysage de Denise Noël dans La bonne adresse.

 

Son récit romanesque s’ouvre sur la description d’un jardin en friche au milieu duquel s’érige une maison aux « briques sanguines » et qui va devenir la nouvelle habitation de la narratrice. Si cette dernière nous fait visiter ses nouveaux lieux, c’est parce que l’ambiance qui y règne est propice « à la parole tranquille ou à une rêverie qui pouvait se retirer du temps et prendre son temps ».

 

La narratrice est psychanalyste et dès lors, le lecteur est plongé dans le bassin d’émail littéraire dans lequel baignent la vie et la psychanalyse, toutes deux entremêlées avec force.

 

Quasi simultanément à la visite guidée, le lecteur fait la connaissance d’Estelle, une analysante qui débarque de nulle part et la question qui nous brûle les lèvres tout au long du récit est : Qui-est-elle ?

 

D’emblée, elle tutoie son analyste et sur le divan fraîchement installé dans la pièce, elle demande si elle est bien à la bonne adresse.

 

A qui s’adresse Estelle ? A qui s’adresse l’auteure-narratrice-psychanalyste ?

 

Au lecteur ? A son père ? ... qu’elle perd à la suite d’un cancer. A travers la maladie qui de jour en jour, l’arrache à ce père tant aimé mais avec qui elle n’a jamais pu communiquer librement, ouvertement et avec débordement.

 

Elle, cette fille abandonnée par sa mère, élevée par son père et sa compagne Paula ; cette fille née la même année que celle de la télévision, instrument de malheur, « rivale jumelle » qui n’aura fait que l’éloigner de son père par le silence que le tube cathodique érigeait entre eux. Et c’est pour cela qu’elle est devenue psychanalyste : « M’asseoir derrière ton divan pendant une éternité pour saisir quelque chose de ta dépression maudite et qui passe inaperçue parce que tu n’en dis rien. »

 

Les silences de son père sont comme les silences de l’analyste et de son patient, et comme les silences du lecteur et de l’écrivain.

 

Pourtant, malgré le style parfois trop fouillé et dense, souvent oppressant, – promenade dans le champ broussailleux des mots cassants –, au milieu de l’aridité de l’écriture, le lecteur décèlera une tendresse latente, une voix propre à l’auteure. Les mots sur lesquels elle s’acharne pour mieux comprendre, pour mieux se disséquer, représentent un lieu de rencontre entre elle et les personnages du livre, entre elle et le lecteur.

 

L’auteure s’attache au fil qui l’affilie à son père. Fil invisible omniprésent dans son quotidien. C’est Paul Ricoeur qui dit que l’écriture a le pouvoir d’intégrer l’un à l’autre le présent de l’impression actuelle, le passé de l’enfance et le futur de la réalisation du projet. C’est ce que fait Denise Noël dans ce livre où elle se dévoile, se développe dans son récit, au même rythme que la maladie de son père dont l’issue fatale est la mort.

 

Au fil de l’écriture, tout prend un sens, les mots se confondent avec la narratrice qui avance vers sa propre destinée. Elle est dans un lieu d’attente. Elle attend la venue d’Estelle, elle attend la mort de son père, inéluctable. Elle attend et tout l’atteint. C’est par les mots en souffrance que s’exprime la réalité secrète de l’individu et c’est ce par quoi l’ouvrage est régi. L’auteur demande à Estelle de mettre des mots sur les toiles qu’elle peint et qu’elle apporte lors des séances, elle demande à son père de lui écrire.

 

Il y a un rapport certain entre la fonction du père qui a vécu, qui vit et qui se meurt et l’écriture elle-même. D’ailleurs, l’auteure ne dit-elle pas : « Plus tu quittes ta place de père autoritaire...pour celle du père doux, démuni, plus j’écris ».

 

L’auteure parvient à former des phrases parce qu’elle invoque son père, celui qu’elle ne verra plus. Tout comme elle invoque sa mère à travers le personnage d’Estelle. Ainsi, l’usage du mot, du verbe, est possible grâce à l’invocation de l’Absence de l’Autre.

 

Est-ce que le style de Denise Noël est un style de femme ?

Difficile à dire. Ce qui me paraît propre au style féminin, c’est l’omniprésence du corps dans le texte. C’est avant tout une écriture du dedans qui nous renvoie au-dehors, au réel, mais qui part de l’identité. C’est un style sensible au temps pur, au rythme lent, à la douceur des sentiments. Dans son écriture, la femme investit une grande dose d’émotion liée au travail sur elle-même.

Mais comme le dit Bellemin, « l’écrivain édulcore ses fantasmes pour ne pas violer le lecteur, pour ne pas le traiter en analyste ».

 

Il semblerait que ce soit le cas pour cet ouvrage. L’auteur elle-même ne se laisse pas prendre au piège. Si le lecteur ne doit pas se prendre pour l’analyste, l’auteure ne se prend pas pour l’analysante. Denise Noël ne peut pas parler à la fois d’elle-même comme analyste et analysante, d’où le dédoublement. Elle est Estelle.

 

Denise Noël est analyste, dans la vie et dans son oeuvre, aussi décelons-nous un lien très étroit entre son écriture et l’approche du discours analytique. Même si le lecteur ne joue pas à l’analyste, il est clair que le fait qu’elle écrive l’acte d’écrire, défait la lecture courante que l’on fait de ce texte, tout comme le discours analytique défait le discours courant.

 

L’écriture et la lecture nous conduisent à entendre « Là où ça parle ». L’auteure et le lecteur sont tous deux sujets aux lois de l’inconscient, tous deux impliqués comme corps désirants ; chaque mot écrit porte les stigmates de l’inconscient et toute l’écriture de ce livre n’est faite que de parole organisée.

 

On peut y trouver une homologie avec le rêve, même si Freud n’a jamais dit qu’il y avait un rapport serré entre le texte littéraire et le rêve, il a ouvert la voie (royale) à la réécriture du monde onirique en termes de texte écrit. Et j’ajouterai que l’inverse est aussi exact.

 

C’est en ce sens que je m’aventurerais à dire que l’écriture de Denise Noël touche avant tout la littérature de recherche. La psychanalyse en tant que genre littéraire s’exprime ici à coeur et à mot ouvert. L’auteure écoute et hurle sans bruit. Dans la solitude de sa maison/lieu de travail, dans la maison de son père, dans sa vie écrite en récit-récif.

Psychanalyse, genre littéraire ? Après tout, le Cas Dora ne tenait-il pas du roman, de la médecine et de la psychiatrie ?

 

Une dernière question s’impose à moi suite à la lecture de ce texte :

 

Est-ce que Denise Noël aurait écrit autrement si elle n’avait pas invoqué la présence/absence de son père ? mais celle de son oncle par exemple ?

 

Cette idée du père qui nous renvoie sans cesse aux origines, aux conditions fondamentales de l’existence et qui symbolise le vaste champ du destin possible... aurait-il pu être remplacé par un oncle ? De qui Denise Noël aurait-elle été l’enfant ? Aurait-elle été semblablement la fille de l’écriture ?