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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

Se fier à l’Autre comme si tout dépendait de soi...

ou

L’éthique de la fiction

Anne Élaine Cliche

Ce titre un peu étrange, je l’emprunte à l’adage jésuite que l’on attribue souvent à Ignace mais que l’on doit au jésuite hongrois Hevenesi qui le publia en 1705 dans le recueil de maximes intitulé Scintillæ ignatianæ (« Étincelles ignatiennes »). Cette sentence tout à fait conforme à la pensée d’Ignace de Loyola constitue la première réponse à la question que soulève tout souci d’accomplissement, d’œuvre, mais aussi tout souci d’exister, simplement : Que dois-je faire ? ou Que faire de ma vie ? ou encore Comment faire ?

Cette question, j’aimerais la compléter ici, ou du moins lui donner une orientation plus précise puisque nous en sommes à parler de « fidélité psychanalytique » autant dire de transmission, de trahison, de filiation, d’amour, de haine, de rapts, de dons, d’élections et de malédictions, autant dire, enfin, de passe, de passage et de passation. J’en reprendrai donc ainsi les versants : Que dois-je faire passer ? Que faire passer de ma vie ? Comment faire passer ?

« Se fier à l’Autre comme si tout dépendait de soi » n’est pas une boutade mais la première proposition d’une règle de l’agir qui se formule intégralement comme suit :

 

Ainsi, fie-toi à Dieu comme si le succès des choses dépendait tout entier de toi, et en rien de Dieu ;

Alors, pourtant, mets-y tout ton labeur comme si Dieu allait tout faire, toi rien.

 

Il m’a semblé entendre dans cette règle le dispositif d’une étonnante fidélité, la seule où je ne puisse ni me perdre ni m’abolir ; une fidélité qui, par l’inquiétant paradoxe qu’elle impose, m’assure que la coupure est encore le seul lien, la seule alliance qui me fasse tenir à l’Autre. Ce n’est pas simple. Que cet Autre soit Dieu ne change rien à l’affaire, à condition qu’on se souvienne que dans l’expérience ignatienne, Dieu ne répond pas et ne se donne jamais que dans les effets de corps que ce silence produit : jouissance des larmes, des extases et des visions.

Dieu ne fait ici que nous rappeler qu’il n’est jamais tant une affaire de croyance que de jouissance. Et à ce titre, nous sommes nous aussi, comme Ignace, confrontés à ce retrait ravageant, à cette faille du monde sur laquelle nos paroles se brisent et nous avec elles.

Mais ce n’est pas de Dieu que je veux parler, bien que la question de la fidélité m’y conduise incontournablement. S’il est frappant de reconnaître que la plupart d’entre nous nous targuons d’être des infidèles – et avec quelle assurance ! – cela ne nous empêche bien sûr pas de ne pas l’être, à notre épouvantable insu. Ne pas être infidèle, est-ce la même chose qu’être fidèle ? Je patauge, vous en conviendrez mais c’est à dessein – dit-elle – dans le seul but d’éclabousser un peu nos assises hérétiques toujours prêtes à s’afficher dans leur superbe prétention subversive. Je demande seulement, pour commencer : la fidélité est-elle le contraire de l’infidélité ?

Sic Alter fide : ... « Ainsi, fie-toi à l’Autre... comme si  le succès des choses dépendait de toi. » Cette règle de l’agir me semble désigner au plus proche la posture de l’écriture, mais aussi celle d’une parole qui se mobilise pour faire passer comme s’il n’en tenait qu’à elle de faire advenir cet Autre sur lequel elle s’appuie. La prescription laisse entendre quoi ? Une confiance, une fidélité qui ne serait pas pour le succès des choses. Surtout, elle laisse entendre la place centrale de la fiction sur laquelle tout l’équilibre de mon acte repose : « ...fie-toi à l’Autre... comme si... ». Si l’Autre ne m’assure pas du succès des choses, quelle est cette confiance que je dois lui vouer ?

La seconde proposition renchérit dans le même sens. Alors pourtant... voici que s’ouvre une voie inattendue ; « alors, pourtant, mets-y tout ton labeurcomme si toi, tu n’allais rien faire et l’Autre tout. » Je dois donc agir comme si tout m’était impossible, comme si rien ne pouvait advenir de moi.

 

Nous sommes, me semble-t-il, à l’opposé du désespoir. Nous sommes dans ce qu’on pourrait appeler l’acte radical d’abandon, envers certain de la passivité. Il est vrai que cette seconde hypothèse qui contredit la première risque de déconcerter. Comment peut-on affirmer d’un même souffle que le succès ne dépend pas de l’Autre et que l’Autre fait tout ? La réponse à cet incroyable impératif réside dans l’avènement d’un sujet pour qui l’acte est premier et le succès fortuit, voire inenvisageable. Les pivots que constituent les « comme si » de la sentence sont t out ce qui m’assure d’une rencontre avec l’altérité ; et ce n’est qu’à rester fidèle à cette altérité insoutenable que je risque, non pas de réussir et d’atteindre mon but, mais de faire passer ce qui, justement, m’échappe, ne m’appartient pas et qui est le seul don, pourtant, que je puisse faire à autrui. Si je ne réussis pas ce en quoi j’ai mis tout mon labeur, est-ce à dire qu’il y a échec ? Dans l’éthique de la transmission que j’essaie ici de formuler, on le voit, les contraires ne s’opposent pas tout à fait. Lorsqu’il s’agit d’être fidèle on est vite inquiété de se demander à quoi.

 

J’ai tout de même envie de faire un petit détour par la Bible, pour voir si, par hasard, nous n’y serions pas. Etre fidèle. Voilà bien ce que Dieu, l’Autre, ne cesse de nous demander. Fidèle à quoi ? A Lui, bien sûr. C’est toujours là d’ailleurs que ça se complique. On peut toujours refuser et se ruer sur les idoles. Ça s’est vu souvent. On peut toujours, à la place de Dieu – qui est une place, un détour, justement – mettre Freud ou Lacan ou l’Auteur ou l’Autorité ou encore Soi-Même, ça se rencontre tous les jours. Ce n’est pas là être fidèle mais bien plutôt, pour citer Dieu, être prostitué : c’est la voie la plus simple, comme chacun sait. Je ne voulais pas parler de Dieu mais il semble que, décidément, le thème m’y ramène. Si Dieu me demande d’être fidèle, c’est à son absence, à son retrait, à cette place ouverte, à cette distance radicale qu’il a posée, au commencement, avec Abraham. « Conclure une alliance » – ce que nous tentons aussi de faire entre nous pour nous y reconnaître et nous exclure – se dit en hébreux karat brit, littéralement : couper, trancher une alliance. Au moment de cette nouvelle alliance entre Dieu et les hommes, Dieu demande à Abraham de couper en deux les animaux du sacrifice, de disposer les morceaux face à face et de passer entre eux, marquant ainsi l’irréversibilité de l’alliance en même temps que l’ouverture insuturable sur laquelle elle repose. Les morceaux ne pourront jamais être recollés ; et c’est à cela qu’il sera demandé aux enfants d’Israël d’être fidèles.

 

J’aimerais, au fil de ces quelques pages, parler de cette fidélité particulière, particulièrement intenable et dont les ratées perpétuelles font flamber la colère de Dieu. Le mot le plus fréquent de toute la Bible juive est sans conteste celui – znunim et tous ses dérivés – qui signifie débauche, adultère, prostitution, c’est-à-dire infidélité.

 

Comment faire passer ? La sentence ignatienne, que je m’amuse à soutenir ici, m’enjoint de faire « comme si ». Il ne s’agit pas tant d’un art de la feinte que d’un impératif où la fiction est posée comme loi, site et dispositif. C’est donc à la littérature que je passe maintenant, mais plus précisément, à ce qui, dans la littérature, tient à la fois de l’écriture, de la lecture, de la voix, de l’écoute et de l’interprétation, entendez du passage : le style.

 

Je ne m’égare pas. La « fidélité psychanalytique » ne saurait être l’attachement à une école, à un nom ni à un groupe. La psychanalyse se définit peut-être seulement d’être un don de l’interprétation. Non pas une science des réponses mais un art du transitoire, du mouvement, du déplacement, une logique du transfert. Elle est tenue d’en passer par un style, entendez par un sujet qui, justement parce qu’il se fie à l’Autre, peut parler en son nom. La psychanalyse n’est pas une théorie générale de la connaissance, elle n’est ni une philosophie ni une science. Son savoir est sans doute incontestablement un savoir-dépasser-le-savoir dont la théorie ne vient délimiter que le champ d’action et nommer la brèche sur laquelle repose tout discours... à plus forte raison le discours psychanalytique. Je ne patauge plus, je piétine, mais c’est à dessein – elle insiste ! Le discours psychanalytique est un discours... comme les autres : absolument infidèle, idolâtre, prosterné devant le savoir et le pouvoir, totalement sourd à ce qui le constitue et – c’est tout ce qui le distingue des autres discours – sourd à ce dont il ne cesse, lui, de parler. Mais cette surdité est le propre du discours, on n’y peut rien.

Comment, dès lors, faire passer pour rouvrir ce tranchant de l’alliance qui n’est jamais qu’une alliance avec l’Autre. (Le reste, l’institution – on le sait parce qu’on y est, parce qu’on n’en sort pas –, le reste, ce sont nos mésalliances nécessaires et adorées.)

 

« Ne faire que passer » et ne faire que cela, voilà ce dont il s’agit dans cette voie qu’on appelle le style. Et si j’insiste pour dire que c’est à la littérature voire à la fiction que je désire nous convier, je ne suis pas sans me référer ici à la psychanalyse, à cette dimension incontournable lorsqu’on entre dans ce champ de la psychanalyse, qu’il n’y a de vérité que de l’interprétation. De là, je soutiendrais que ce qui passe dans l’enseignement, mais aussi dans la séance d’analyse et dans le transfert, c’est le désir... d’interprétation. Dans son petit texte intitulé Construction dans l’analyse, Freud montre bien comment ce n’est pas l’énoncé qui dit vrai qui assure le succès de l’interprétation analytique, mais l’énoncé qui déclenche, enclenche, met en mouvement les associations inédites. Et ce principe de vie, cet acte de parole ouvert sur sa propre faille, c’est cela que j’appelle ici, le style. Je vous donne une citation de Lacan qui, on s’en souviendra, a conclu à l’échec de la transmission psychanalytique, rejoignant ainsi les présupposés de l’impératif ignatien à savoir que de l’Autre j’attends tout sauf le succès :

 

« Tout retour à Freud qui donne matière à un enseignement digne de ce nom, ne se produira que par la voie par où la vérité la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture. Cette voie est la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent. Elle s’appelle le style. »

 

C’est en cela, et en cela seulement – qui n’est pas rien – que je peux me dire fidèle à Lacan. Fidèle à cet échec assuré de la transmission qui me déporte depuis toujours dans l’écriture, le style, la littérature. Fidèle à Lacan comme je le suis à Proust, à Kafka, à Sade à Balzac. Fidèle autant que je le peux, bien sûr, à ce qui, dans ces paroles m’échappe tout à fait, m’inquiète et me laisse sans savoir, au bord du gouffre où commence l’interprétation : le style.

 

Il n’y a donc pas de style que dans le champ littéraire. Mais peut-être est-ce la littérature qui s’est occupé, je dirais sans exagérer, exclusivement, à en penser la fonction voire l’inestimable dispositif. Inestimable en ce qu’il donne accès à ce qui du sujet n’est déjà plus le dit mais le dire. Inestimable aussi en ce qu’il est le prix à payer pour l’accession à la parole. On peut le dire encore plus simplement : la vérité n’a pas à être sauvée, révélée, défendue, elle parle. Seulement, nous avons, semble-t-il, des oreilles pour ne pas l’entendre. On n’a qu’à se mettre à l’écoute de ces marchandises proliférantes que sont les discours ambiants pour reconnaître l’imparable surdité de nos narcissismes miroitants. Le style ne serait peut-être pas autre chose qu’une certaine manière d’écouter, de faire trou dans l’image du monde, pour voir, comme dit saint Paul, comme elle fuit et s’en va la figure du monde. Pour voir comme elle ne cesse pas de ne pas nous parvenir. (Voie par où la vérité la plus cachée se manifeste » – ce qui ne veut pas dire qu’elle s’énonce –, le style est dès lors une faille, une incise, c’est-à-dire aussi une exigence, une éthique. Il est, toujours selon la citation, « la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent ».

 

Que la psychanalyse, pour Freud, n’ait pu se concevoir, se penser, se transmettre, qu’à l’intérieur d’un style, voilà ce qu’on oublie chaque fois que le désir d’institution – désir de maîtrise, de gestion, de pouvoir, de suture – nous prend à la gorge pour nous couper la voix.

 

La brisure, la torsion, le risque, la violence qu’est le style – et dont les écrivains font leur seule arme – éveillent chez qui s’approche une question. C’est en cela seulement qu’il y a exigence ou éthique, dans la mesure où c’est un désir qui est appelé, où c’est une question qui fait événement et angoisse. C’est en cela aussi que l’on peut distinguer penser et savoir. Devant le style de qui s’adresse à moi, je n’ai plus tant à comprendre, à saisir, à prouver, à savoir, qu’à trouver ma voix pour commencer à parler, à penser en mon nom, c’est-à-dire à trouver la voie par où manifester qui je suis autrement qu’en le sachant.

 

S’il y a au moins une chose que la psychanalyse nous apprend, c’est que, dans le champ de l’interprétation, il n’y a pas de savoir-faire mais une invention, une fracture et le risque certain d’une perte par où la vérité surgisse ailleurs que sous la forme d’un savoir. (Peut-être est-ce là, somme toute, la manifestation d’un certain savoir-ne-pas-faire). L’illisibilité de Freud, de Lacan, de Proust, de Joyce, de Barthes ne se résout pas dans la « traduction » du discours mais dans la mise en question du sujet qui lit et de son désir. Mais qu’est-ce encore que cela, lire ?

 

Le désir ici mis en question, j’aimerais supposer – puisque le contexte m’y invite – que c’est le désir de l’analyste. De l’analyste lisant Freud mais aussi, cela peut arriver mais c’est rare, de l’analyste lisant Proust, Joyce, Kafka, Barthes...

Ce n’est pas le savoir analytique qui fait l’objet de la transmission de la psychanalyse. Ce savoir est celui de quiconque peut l’apprendre et le « savoir ». Ce qui fait l’objet de cette transmission et que nul ne peut recevoir, c’est le style. Le style se transmet mais ne se reçoit pas, il est ce qui vous destine à cette place précise et pourtant intenable, il est ce qui vient vers vous, pour vous seul, vous est destiné mais reste inaccessible, vous est destiné dans cette précise inaccessibilité d’où vous aurez à l’inventer, le rêver, le désirer, le trouver.

Cet obscur objet de la transmission, je voudrais le redonner à notre expérience à travers une fiction, un exercice de style qui aura au moins pour effet, je l’espère, de nous amuser un peu.

Dans le champ freudien, nous sommes toujours comme le personnage de Kafka « devant la Loi »: au seuil d’une porte ouverte sur d’innombrables autres portes ouvertes pour soi seul et pourtant interdites. C’est là que je voudrais nous conduire, devant cette ouverture infranchissable, dont tout franchissement est vain ou illusoire, et dont l’institution, quelque forme qu’elle puisse prendre ne saurait s’arranger, n’a jamais su s’arranger.

Je ne vous lirai pas Devant la Loi mais une autre petite nouvelle de Kafka, pour donner un peu à entendre ce qu’il en va de cet inaccessible et du passage qu’il suppose ; ce qu’il en va de la transmission et des leurres qu’elle déploie.

 

Un message de l’empereur

 

« L’empereur, à ce qu’on dit, t’a adressé, dans ton isolement d’individu, de misérable sujet, d’ombre infime fuyant le soleil impérial jusque sur les confins ultimes, oui c’est toi que l’empereur a choisi pour t’adresser, de son lit de mort, un message. Il a fait s’agenouiller le messager à son chevet et lui a chuchoté le message à l’oreille ; il y attachait tant de prix qu’il se l’est fait encore répéter à l’oreille. D’un signe de tête il en a confirmé les termes. Et devant l’assemblée des spectateurs de sa mort – on abat tous les murs qui feraient obstacle, et sur les vastes escaliers qui s’élancent vers le ciel font cercle les grands de l’empire –, aux yeux de tous ceux-là, il a dépêché le messager. Le messager s’est mis en route sans retard ; c’est un homme vigoureux, un homme infatigable ; tendant un bras, puis l’autre, il se fraie un chemin parmi la multitude ; quand il rencontre une résistance, il montre du doigt sa poitrine, qui porte l’emblème du soleil ; il progresse d’ailleurs aisément, mieux que personne. Mais la multitude est si grande ; ses demeures n’ont pas de fin. S’il avait le champ libre, comme il volerait, et bientôt, sans doute, tu entendrais les coups superbes que ses poings frapperaient sur ta porte. Mais au lieu de cela, comme il s’épuise en vain ! Il est encore à forcer son passage dans les appartements du palais central ; il n’en viendra jamais à bout ; et s’il y parvenait, rien ne serait gagné; il faudrait qu’il descende les escaliers, toujours de haute lutte ; et s’il y parvenait, rien ne serait gagné ; il resterait à traverser les cours ; et, après les cours, le deuxième palais qui forme enceinte autour du premier, et encore des escaliers et des cours ; et encore un palais ; et ainsi de suite pendant des millénaires ; et s’il s’élançait enfin par la dernière porte – mais jamais, jamais cela ne saurait arriver –, il n’en serait encore qu’à devoir traverser la ville impériale, centre de l’univers, pleine à ras bord de toute sa lie. Personne ici ne passe, encore moins le porteur du message d’un mort... Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et rêves ce message, quand le soir vient. » (Trad. Bernard Lortholary).

 

L’ironie et l’humour sont ici convoqués pour dire que ce « message de l’empereur » est bien ce qui ne peut me parvenir « de la bouche même » de l’empereur ni, et peut-être encore moins, de celle de son messager.

 

Des empereurs, on en connaît. En littérature, c’est le premier auteur venu, celui dont le texte nous échappe, justement, et dont on cherche désespérément l’énoncé derrière le voile troublant, agaçant, dérangeant de l’énonciation. Tout étudiant angoissé vous demandera immanquablement ce que l’auteur a voulu dire. Il s’en trouvera sans doute toujours pour lui répondre. Cela s’appelle, l’explication de texte, ou l’enseignement selon les règles duquel il s’agit de dégager le fil ténu mais ô ! combien clair et simple du message pris dans la texture des inextricables réseaux de signifiants en trop. Cela s’appelle révéler le message de l’empereur. Il y en aura toujours pour prendre leur rêve pour la réalité et pour instituer ainsi du savoir exclusif, du dit, du vrai.

 

Des empereurs, on en connaît. Freud, par exemple, ou Lacan, tenant sans défaillir à la rigueur du message, sachant d’avance qu’il ne saurait parvenir jamais, qu’il lui faudrait poursuivre sa course, toujours se déplacer, aller vers ; sachant tout cela et ne cessant de faire en sorte qu’il passe, qu’il ne cesse de passer, qu’il ne puisse que passer.

 

Des messagers aussi, on en connaît. De ceux qui répètent le message pour prouver qu’ils le détiennent, de ceux qui fondent des écoles pour cela. Ces messagers-instituteurs, ayant reçu de la bouche même de l’empereur le message, sont sans conteste les tenants du dernier mot. En fait, je dirais bien simplement que toute institution se situe sur ce versant du dernier mot, sur ce versant mortifère de la répétition du même, de l’authenticité.

 

Freud avec Kafka.

Le petit texte de Kafka nous fait entrevoir quelque chose d’assez étonnant. C’est que l’empire absolu dont il semble que l’on ne puisse pas sortir aménage un champ d’obstacles à la fois franchissables et infranchissables. Cet empire qui n’est dans ce texte que l’empire d’une transmission, sa Loi, se dessine comme l’enchâssement infini d’un bord, d’un barrage incessamment dressé devant le sujet. Ce n’est encore que le champ de la Loi où le désir, le rêve, la traversée, la rencontre, l’angoisse, le mal, la « lie » accomplissent les figures d’un interdit, lui-même infigurable. D’un interdit en quelque sorte inacceptable, irrecevable parce qu’il est l’irrecevable en tant que tel. Le message y trouve ses strates de déplacement, ses figures de détours et de retards, ses butées, ses résistances, ses victoires, ses franchissements, mais l’interdit ne fait que s’y désigner et c’est celui de l’accession du message au destinataire. Tout comme le message de la nouvelle de Kafka n’est pas autre chose que cette impossible accession du message.

 

La loi de cette transmission, qui est la Loi du désir, n’institue rien d’autre que l’impossibilité de parvenir. Elle est ce qui dicte le retard en même temps qu’elle affirme et soutient une destination. Elle n’est ni naturelle ni institutionnelle, la Loi, elle n’arrive pas, elle est l’interdit d’arriver. C’est à cet insoutenable topologie de la transmission (à l’œuvre dans la filiation, l’héritage, l’enseignement) que répondent toutes les institutions et surtout les institutions de la parole toujours prêtes à surgir pour annuler ce futur absolu et le résoudre en formules que tout un chacun pourra apprendre et répéter.

 

Le style, dirais-je, est un futur absolu... Il est cette Loi qui désigne le destinataire, le lecteur – ce « toi » de la nouvelle – à sa place en affirmant le statut intenable de cette place.

 

L’analyste, ou disons, l’acte analytique se spécifie d’être celui qui se refuse à suturer, qui se refuse à recevoir et à disposer autre chose qu’un passage. Lisant Freud, l’analyste ne peut pas ne pas tenir compte du savoir qu’il découvre, mais ce n’est pas là le sens de sa lecture ni son « message ». Pour prendre Kafka au mot, il suffirait de dire que le message se définit d’être inaccessible et qu’il n’y a de transmission, c’est-à-dire de sujet désirant, que par cet inaccessible. Cette place intenable du destinataire – qui est toujours « toi » – rêvant à sa fenêtre ce qui est en train de lui parvenir mais n’en finit plus de traverser la distance, cette place intenable, la fiction de Kafka nous la donne à penser comme la seule place envisageable d’où rêver le sens, d’où le recevoir. Le sens n’est plus alors que cette traversée où ce sont les obstacles qui se définissent, se découpent, se dressent sans jamais que la certitude du sujet ne soit mise en suspens. Au contraire, c’est la certitude de cette élection qui donne au parcours toute sa portée. On peut sans doute reconnaître en cela la Loi du sens où le désir d’interprétation se soutient, une interprétation qui commence là où le sens ne me parvient pas mais m’appelle et me désigne. On reconnaît là aussi la logique de la sentence ignatienne que je vous donnais au début. L’Autre auquel je dois me fier est chaque fois le tracé précis, signé de ce qui court vers toi, ce « toi » dont tout dépend et qui ne peut rien... qu’accéder à la place du   « je » d’où la nouvelle de Kafka s’énonce. Cette place est celle d’un savoir, le seul d’où puisse s’opérer une transmission qui soit invention. La nouvelle s’écrit en effet depuis une voix qui dit à peu près ceci : « il y a de l’Autre et tu n’y peux rien ».

 

La fiction consiste à faire de l’énigme un corps désirable, autant dire qu’elle ne la résout pas. En cela, elle ne cesse de nous renvoyer à une vérité qui n’est pas énoncé mais passage. La vérité a structure de fiction parce qu’elle a la forme que prend le désir pour rejoindre son objet, pour le « prendre », si je puis dire, dans le défilé de ses dérobements. Le champ freudien, la psychanalyse, se constitue aussi d’un tel intraitable, dans sa transmission même. Seulement, les destinataires n’y sont, semble-t-il, pas toujours préparés. Pourtant, il faudrait bien se rendre à l’évidence, l’illisibilité de toute pensée en acte n’est jamais un empêchement à la lecture mais sa condition. En juillet 1979, Lacan énonçait clairement l’échec de la transmission analytique :

 

« Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé – de réinventer la psychanalyse ».

 

Réinventer la psychanalyse – ce à quoi on ne peut qu’arriver même si l’on s’aveugle à ne vouloir pas le reconnaître –, on ne peut le faire qu’à ce fier à l’Autre. Confiance qui risque d’ouvrir l’écoute à ce qu’il faut bien appeler aujourd’hui « les » psychanalyses, puisque nos filiations nous conduisent maintenant à prendre en compte le faisceau immense de tentatives et d’épreuves que constituent les fils de nos lectures et de nos interprétations. Se fier à l’Autre, ce n’est jamais de tout repos parce que, contrairement au Maître et au savoir, cet Autre – pour évoquer Picasso – ne s’attrape pas par la queue.

Le caractère intransmissible de la psychanalyse est peut-être la seule condition de la survie d’un acte qui soit, comme pratique et praxis, analytique. Les institutions que nous rencontrons sont toujours d’une manière ou d’une autre la négation de l’empire kafkaïen qui, contrairement à l’idée reçue, est un empire du désir. L’angoisse que génère cet empire n’a rien à voir avec l’annihilation et la terreur que suscitent nos univers carcéraux modernes et démocratiques. L’adjectif « kafkaïen » est, comme tous les adjectifs formés sur des noms propres, un malentendu notoire.

 

Je pourrais, pour finir, parler des messagers de l’empereur, de ces porteurs de la parole d’un mort, d’une parole morte sous le poids de son insignifiance. Contre ces porteurs, on ne peut rien car ils n’obligent personne à l’invention, ne forcent personne à risquer sa place. Ces porteurs sont toujours des porteurs de miroirs refermant le cercle des reflets narcissiques, toujours prêts à faire un enclos mythique au jeu des reconnaissances. Et Dieu sait qu’en ce monde plus que jamais abandonné à lui-même, les demandes de reconnaissance sont hurlantes, les angoisses à vif et les messagers bien reçus.

Mais je voudrais plutôt dire encore un mot sur la lecture. Lire, lire Freud, par exemple, c’est avancer par franchissements, en perdant le concept que je ne cesse de retrouver. C’est ouvrir, accéder brutalement à la lumière d’une porte admirablement ouverte pour apercevoir aussitôt l’autre porte ouverte sur laquelle elle s’ouvre. C’est ne pas comprendre et trouver, entendre. C’est un travail perpétuel où le sujet que je suis ne peut que commencer à son tour à passer. Passer à l’écriture, à la parole, passer et ne faire que passer, pour qui lit, écoute et parle à mes côtés.

A ce qui se profile autour de nous comme institution de la parole, on ne peut répondre – et je veux dire : résister – que par le style. Là où, par avance et dans tous les lieux de la culture, le message vous est donné, mâché, rendu, dit-on, accessible, tellement qu’il n’oppose, lui, aucune résistance et ne vous désire pas ; là où – c’est le propre des institutions – on administre la mort, le style est chaque fois, chaque instant, un scandale.

 

Je terminerai tout à fait avec une petite histoire du Talmud, fort célèbre et souvent citée, qui laisse bien entendre ce qu’il peut en être de la fidélité lorsqu’elle pose en son centre la Loi de la transmission, l’interprétation, l’Autre. L’histoire raconte le retour de Moïse sur terre à l’époque du grand rabbin Aquiba. Moïse pénètre à l’école de ce docteur Talmudique, ne comprend rien à la leçon du maître, mais apprend tout à coup que l’enseignement auquel il n’entend rien vient de lui-même. A la question d’un élève qui demande au rabbin Aquiba quelle est la source de son enseignement, celui-ci répond : « Je le tiens de Moïse qui l’a reçu au Sinaï ». Moïse se tourne alors vers Dieu et lui dit : « Maître du monde, tu avais un tel homme à ta disposition et tu m’as donné la Tora à moi qui n’entends rien à son enseignement ? » Dieu répond : « Tais-toi, j’en ai décidé ainsi ! ».