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Préparation du colloque 5

Anthropologie du présent séance du 11 juin 2010

Préparation du colloque 4

Anthropologie du présent séance du 28 mai 2010

Préparation du colloque 3

Le paradoxe du rêve traumatique:

Mourir ou disparaître

Le fil du trauma

La question du traumatisme occupe une place centrale dans le cheminement de la psychanalyse. Personne n'ignore plus que Freud a inauguré sa réflexion sur l'hystérie en se demandant si les nombreux récits d'assauts sexuels que lui faisaient ses patientes étaient réels ou fantasmatiques. Quelque 20 ans plus tard, le passage de Freud à la deuxième topique s'est opéré autour du traumatisme de guerre. La question se posait d’expliquer cet attrait si irrésistible du psychisme pour l'expérience violente dans le rêve traumatique alors qu’il avait admis que l'attrait pour l'expérience sexuelle était dû à la quête du plaisir.  Freud avait alors établi que l'opposition fondamentale du psychisme était entre l'instinct de vie et l'instinct de mort et non entre le principe de plaisir et le principe de réalité comme il l'avait soutenu auparavant. Troisième avatar du traumatisme, celui de la mort du père est enfin traité par Freud dans «Totem et tabou» avec le mythe de la horde primitive et, dans «Moïse et le monothéisme» à propos de la mort de Moïse et de son impact sur le destin du peuple juif.

La surprise et l’amnésie

Mais qu'est-ce qu'un traumatisme? Par quoi peut-on le caractériser? Adnan Houbballah («Destin du traumatisme», Hachette littératures, Paris, 1998), qui a travaillé avec les traumatisés de la guerre du Liban, évoque comme premier critère la notion de surprise. Le patient ne s'attend pas du tout au surgissement de l'agression. Ce critère est à prendre avec certaines précautions dans la mesure où le futur traumatisé «n'est pas sans savoir» qu'il est dans un lieu potentiellement dangereux. Mais il nie le danger en croyant en sa bonne étoile et en maintenant sa conviction fondamentale qu'il est à l'abri de la mort quelles que soient les circonstances.

Derrière ce critère de surprise peut se cacher une double dénégation: celle de la responsabilité du traumatisé dans sa mise en danger et celle de la fragilité de son intégrité naturelle, de l'éventualité de sa mort en somme. Il faut se garder cependant d'aller trop loin dans la mise en valeur de ces dénégations. Le danger étant que le patient se sente accusé ou responsable de l'agression qu'il a subie.

Un autre critère dont parle Houbballah est l'amnésie ou la relative amnésie du patient sur tout ce qui touche sa vie avant le traumatisme. Tout se passe comme si sa vie après le traumatisme avait atteint un tel niveau d'intensité ou de réalité qu'elle éclipsait de loin, au niveau perceptif la paisible et naïve réalité d'avant l'événement. Rétroactivement l'avant trauma prend les couleurs du paradis perdu. Quelque chose était là qui n'est plus là et ne reviendra peut-être jamais.

L’énergie du trauma

On notera que cette différence entre le présent et le passé révolu se retrouve dans la description que fait Freud de la différence entre la chose et l'objet. Lacan a repris l'idée pour y introduire la notion de plus-de-jouir qu'il a élaborée en écho avec la plus-value de Marx. Selon Lacan, cette différence, cette insatisfaction que l'enfant ou le nourrisson éprouve en comparant le plaisir premier de la chose avec la moindre satisfaction actuelle, est le plus-de-jouir. L'enfant attribue l'absence de celui-ci au fait que l'Autre -la mère capitaliste en somme- en disposerait et l'en priverait. Rétroactivement le temps de la chose devient le symbole de la jouissance perdue.

Pour mieux comprendre le phénomène j'userai d'un exemple qu'affectionnait Lacan le barrage hydroélectrique. Le barrage est déjà une retenue d'eau qui met fin à l'état de nature de la rivière. Rétroactivement cet état de nature sera le modèle de la jouissance perdue. Mais l'accumulation d'eau peut devenir excessive et les vannes sont alors nécessaires pour l'évacuer. C'est le modèle du principe de plaisir. Par contre par ces mêmes vannes on peut produire avec des turbines de l'électricité qui servira à élaborer et à diffuser les formes les plus raffinées de la civilisation. Ces vannes productrices d’électricité sont le modèle de la jouissance qui s'empare chez le sujet de signifiants de plus en plus élaborés et permet ce que Freud appelait la sublimation. Le barrage c'est ici le trauma qui vient bousculer un état de nature idyllique pour fonctionner comme pompe à jouissance.

Les surplus libidinaux

Les traumatisés abondent dans la description de surplus libidinaux qui apparaissent sous forme de douleurs excessives (souvent sans atteinte des tissus) ou d'inflammation de membres ou de parties de membres pas forcément impliqués dans le trauma. L'inflammation peut se centrer sur le membre accidenté et irradier progressivement dans un rayon de plus en plus grand. Ainsi un doigt de la main gauche peut irradier dans la main, le bras, l'épaule, la tête et éventuellement tout le coté gauche et provoquer toutes sortes d'événements somatiques.

Sur le plan psychique, ces excès de jouissance rendent la personne extrêmement irritable, fatigable et narcissique. Le trauma est une gigantesque machine à produire de la jouissance sans que celle-ci puisse d'une façon quelconque être déversée ou diminuée. Le plaisir sexuel est souvent hors de portée et, même la dépression qui, habituellement, permet grâce au surmoi de maintenir des niveaux libidinaux assez bas, ne semble pas en mesure d'agir efficacement. La dépression peut être présente mais elle ne suffit pas à la tâche face à l'hyper production libidinale..

Une pompe à deux temps

À présent que les signes extérieurs du trauma commencent à se dessiner un peu plus clairement, on pourrait se demander qu'est ce qui dans un événement déterminé fera qu'il va se transformer en traumatisme ou demeurer un événement ordinaire de l'histoire d'un sujet.

Pour qu'il y ait trauma, selon Freud, il faut que la sensibilité du sujet soit atteinte de façon excessive. Freud nous apprend aussi que l'excès commence dès que la perception dépasse le niveau de l'échantillon prélevé sur la réalité pour en identifier la nature. C'est certainement une condition nécessaire mais pas forcément suffisante. Beaucoup d'événements aussi massifs soient-ils n'ont pas d'effet traumatique. À noter ici que dans notre façon de poser les problèmes, le trauma sexuel n'a pas besoin d'être distingué du trauma violent. L'excès perceptif qui atteint la sensibilité peut aussi bien être sexuel que violent. On peut donc utiliser certaines indications de Freud, même si, à l'origine, il les avait élaborées pour les traumas sexuels.

L'indication de Freud à ce sujet est de dire que le trauma sexuel a lieu en deux temps: l'évènement lui-même suivi, quelquefois longtemps après, de l'effet d'après coup qui transforme l'événement en trauma. Il faut donc attendre et atteindre une certaine maturation instinctuelle qui puisse utiliser l'événement à son profit et le transformer en trauma.

Cliniquement parlant, il m'est apparu que le trauma violent pouvait lui aussi fonctionner en deux temps dont le premier est l'événement lui-même. Les exemples cliniques ont réellement abondé dans ce sens.

  • >Un travailleur subit un accident bénin puis, un peu plus tard, est tourné en dérision par son patron qui craint d'avoir à payer les indemnités dues aux accidentés.
  • Une accidentée de la route dont la voiture a capoté, ne reçoit pas d'aide et doit se sortir toute seule de son auto renversée.
  • Un ouvrier dont le bras et pris entre deux tambours rotatifs ne peut être dégagé qu'au bout d'une heure d'efforts.
  • Un patient souffrant d'une hernie discale apprend de son médecin orthopédiste qu'on ne peut rien pour le guérir de son mal ni pour soulager sa douleur.
  • Un chauffeur de taxi sauvagement agressé par son client ne reçoit aucune aide de la part des témoins du drame ou bien une aide assez molle de la police.

Le phallus discrédité

Tous ces exemples s'orientent du coté du traumatisme en deux temps avec une nette similarité pour ce qui est du deuxième temps. Dans tous les cas il s'agit d'une puissance tutélaire qui est incapable de protéger le sujet des atteintes de l'accident, de la maladie ou de la mort. J'ai eu à soigner ces patients pour de longues périodes et chacun d'eux est revenu à plusieurs reprises sur le deuxième temps en le considérant comme déterminant. Dans leur esprit, la puissance tutélaire a non seulement failli à ses obligations en étant incapable de les secourir mais ils la soupçonnent quelquefois de tirer profit et jouissance de cette incapacité.

Tout se passe comme si la puissance tutélaire, éventuellement divine, qui les protégeait, s'était discréditée et que la triangulation qui barrait la route aux atteintes du monde extérieur, s'était écroulée. Le sujet se retrouve pris dans une relation duelle avec le mal, dans une sorte de guerre intestine permanente. De jour comme de nuit, le sujet se bat contre cet ennemi réel et virtuel. Le sentiment de peur est constant. Au niveau physique la douleur peut remplacer la peur ou venir s'y ajouter.

Un système de production illimité de libido vient de prendre place. Toutes les techniques visant à diminuer ce déluge libidinal seront de peu d'effet, surtout en termes quantitatifs. Le sujet est à la merci de cet Autre malfaisant. Il est captif de la fascination qu'il exerce sur lui.

L’impossible apaisement

Un des moyens que le sujet utilise habituellement pour diminuer le niveau libidinal est le sommeil. Le soir venu, le système nerveux est comme saturé. S'il reçoit de nouvelles stimulations il les accepte mal ou bien y réagit de façon désordonnée. Durant le sommeil, les nerfs déchargent les stimulations qu'ils ont accumulées durant la journée. Le matin venu, l'ouverture et la sensibilité aux perceptions sont beaucoup plus grandes. On les accueille plus facilement et avec plaisir. Le sommeil est tellement un moment d'apaisement des pulsions que lorsque, pour une raison quelconque, psychique ou physique, le dormeur reçoit des stimuli, le rêve intervient alors pour détourner ces stimulations dans un scénario convaincant qui vise à apaiser les inquiétudes du dormeur et lui permettre de poursuivre son sommeil. «Le rêve est le gardien du sommeil» disait Freud.

Pourtant, chez le traumatisé, les choses ne se passent pas du tout de la même façon. Le sommeil est pour lui une entreprise difficile. Sa peur ou sa douleur est si grande que le sommeil pour lui revient à baisser la garde face au danger. Et si, d'aventure, pour se contraindre à dormir il prend des somnifères, il va y résister autant que possible comme à une menace encore plus grande, soit en demeurant réveillé malgré la pilule, soit en se réveillant beaucoup plus rapidement que l'effet escompté. Enfin si, malgré tous ces obstacles au sommeil, le traumatisé finit par s'endormir et entreprend sérieusement de se reposer, c'est alors qu'intervient le rêve traumatique qui met fin à ses dernières velléités de repos. D'ailleurs il est tout à fait remarquable de constater que les rêves traumatiques sont beaucoup plus fréquents après des journées fatigantes qui rendent d'autant plus enviable le repos.

Le paradoxe sinusoïdal du rêve traumatique

Le repos est l'ennemi du traumatisé parce qu'il le met sans défense face à son ennemi virtuel. Le traumatisé vit cette situation très paradoxale qui est que sa plus grande inquiétude est d'être rassuré et, par conséquent, que ce qui le rassure le plus est d'être particulièrement inquiet. Il alterne continuellement entre deux pôles : l’extrême épuisement et l’extrême inquiétude.

De ce point de vue le rêve traumatique joue exactement le même rôle que le rêve non traumatique: il «rassure» le traumatisé, comme tout bon rêve, mais en l'inquiétant énormément et le réveille pour qu'il ne puisse plus sombrer dans la terrifiante (in)quiétude du sommeil. En d'autres termes le rêve traumatique ne diffère en rien qualitativement du rêve non traumatique. Sa dimension spectaculaire et, apparemment, contraire à l'autre, provient simplement des effets logiques de ce rapport particulier du sujet à son ennemi virtuel. Lequel provient à son tour de l'écroulement du triangle de la protection qui mettait le sujet à l'abri des dangers réels et virtuels du mal.

Comment s’opposent la vie et la mort ?

À partir de ces considérations, comment peut-on repenser l'opposition de la vie et de la mort que Freud avait précisément élaborée depuis son analyse du rêve traumatique ? Après une certaine période où on a considéré, dans le mouvement psychanalytique, que l'opposition de la vie et de la mort était en fait l'opposition de la sexualité et du sadisme, Lacan et Dolto ont modifié la trajectoire sur cette question et ont plutôt interprété la vie et la mort sur le versant de l'excitation et du repos des pulsions. Que ces pulsions soient violentes ou amoureuses ne changerait rien à l'affaire.

La mort, selon eux, est à trouver du coté de l'inanimé, du sommeil et du repos. Du coté d'une sorte de relâchement de la tension vitale. Alors que la vie est à chercher du coté de ce qui contribue au contraire à la mobilisation de cette tension vitale et l'oriente vers un but particulier. Dolto allait jusqu'à dire que, si l'instinct de vie avait besoin de représentations mentales pour se déployer, en revanche, l'instinct de mort n'avait pas besoin de représentations psychiques ou n'en avait tout simplement pas.

Au sujet de l’intrication

En abordant les choses du premier point de vue, Freud nous précise que les pulsions sexuelles et sadiques peuvent être soit intriquées, soit désintriquées. Dans le cas des névroses traumatiques il y a désintrication des pulsions et la pulsion sexuelle se replie sur le moi en laissant à nu, si je puis dire, la pulsion sadique qui demeure investie sur l'objet.

Or il est clair que le narcissisme engendre des effets de disparition subjective qui sont, du reste, assez clairement évoquées dans le mythe où Narcisse se noie dans son image. Par ailleurs la libido sadique peut aisément s'inverser et devenir masochisme en produisant le tableau clinique typique du traumatisé.

Disparaître ou affronter la mort.

Selon le deuxième point de vue, la pulsion de mort se manifeste par la tendance au repos. Cette tendance est d'autant plus forte que la fatigue est grande. Le danger de disparition subjective est important. Pour éviter cette mort subjective, le sujet fait alors appel à ce qui peut le stimuler et mobiliser sa tension vitale. Le rêve traumatique est tout trouvé pour jouer ce rôle.

Ainsi l'opposition des pulsions de vie et de mort se manifeste dans le trauma, dans une alternative entre mourir et disparaître. Mourir étant paradoxalement du coté des pulsions de vie. L'appel de la mort, comme solution à la vie n'est pas si étonnant que cela quand on pense aux héros homériques (dont nous parle Thierry Hentsch dans «raconter et mourir») qui, plutôt que d'avoir une vie terne et sans histoire, choisissent l'aventure et la mort pour inscrire leur nom dans les registres éternels de l'histoire.

Représenter la mort

Je soutiendrais, en revanche, contrairement à Dolto, qu'il y a des représentants de la pulsion de mort dans le psychisme. C'est un peu par hasard que j'ai pu faire cette découverte. Dans le cadre d'un travail dans un hôpital général où il m'est demandé de m'occuper de patients traumatisés pour des raisons médicales ou accidentelles, j'ai été demandé par une dame qui venait de subir un accident d'auto depuis quelques jours. Son auto s'était renversée dans un fossé. Elle souffrait de fractures multiples à la hanche ainsi que d'atteintes à l'estomac et au poumon.

Cette dame n'avait nullement perdu connaissance durant l'accident et était restée tellement lucide qu'elle avait eu la présence d'esprit de fouiller dans son sac à main pour en tirer son cellulaire grâce auquel elle a demandé de l'aide. Ce n'est qu'à l'hôpital, et seulement en raison de la médication qu'elle était restée quelques jours dans un semi-coma.

Au réveil de cette période, elle avait souffert de cauchemars pour lesquels elle avait demandé à consulter sur son lit d'hôpital. À ma grande surprise les cauchemars qu'elle m'a relaté n'avaient rien de traumatique. Il s'agissait plutôt de situations où elle allait être absorbée par des trous ou des sortes de toiles d'araignées faites de cordages.

J'aurais pu maintenir l'idée qu'il s'agissait de rêves traumatiques. Il y avait certainement matière à le faire ; ne serait-ce qu'en raison du trou qui l'absorbait comme le ravin dans lequel elle était tombée. Mais j'aurais eu le sentiment de forcer les choses. J'ai plutôt penché pour interpréter les rêves dans le sens d'une peur de s'endormir et de disparaître. Les associations qui suivirent ont concerné sa mère contre laquelle elle éprouvait une grande colère et qu'elle n'avait pas vu depuis plus de 7 ans. Elle avait en revanche une grande affection pour son père qui l'avait toujours soutenue en toutes circonstances. Sa vie avait été marquée par cette opposition simple entre mère et père.

Toute la suite des associations, durant les séances suivantes, s’est orientée dans le sens de cette opposition. Culminant même sur l'information majeure, et qui était probablement une des causes majeures de l'accident, à savoir que ses patrons, la voyant si performante, lui ont donné la charge de travail de quatre autres personnes après les avoir congédiées. Sans, bien entendu, augmenter son salaire. Sachant que cette femme était représentante et travaillait sur la route, la majoration du risque était importante. Comme les lièvres pris au collet, qui ne peuvent pas reculer pour se déprendre, elle était incapable d'imaginer renoncer à cet excès de travail sans tomber dans les bras de sa mère qu'elle haïssait pour des raisons que j'apprendrai dans les séances suivantes.

Pour cette dame, l'impensable, l'absolument refoulé, était l'idée d'un repos d'un retour au giron maternel, parce que sa mère favorisait outrancièrement une de ses sœurs. Dans un moment de grande faiblesse après l'accident et les soins, elle avait donc développé ce qu'on pourrait qualifier de rêve de disparition contre traumatique. Elle avait représenté la mort).

De l’importance qu’une oreille se présente.

Tous ceux qui s'occupent des suites immédiates d'accidents, reconnaissent l'importance de ce qui se dit dans la période qui suit immédiatement celui-ci. Il semble y avoir une sorte de période de grâce où une oreille attentive à l'accidenté peut véritablement accomplir des miracles. Il y aurait lieu de croire par conséquent, qu'entre l'accident et le moment où l'accident devient traumatisme s'écoule un certain laps de temps durant lequel le fait de s'adresser à quelqu'un atténue les effets psychologiques de l'accident et freine sa transformation en traumatisme.

Or, je le signalais plus haut, le facteur déterminant qui semble marquer la tombée dans le traumatisme est le discrédit porté par le tiers protecteur du fait qu'il a été incapable de protéger l'accidenté du mal qui l'a atteint. Par conséquent, une écoute appropriée au bon moment peut sauver ce tiers du discrédit ou en tous cas, modérer ce discrédit. En d'autres termes, le maintien du lien transférentiel peut sauver la «bonne volonté» du tiers à vouloir aider ou secourir même si l'accidenté devra prendre acte des limites de sa puissance salvatrice.

L’Autre manquant ou tout-puissant

La logique miraculeuse de cette aide vient de ce qu’elle reconnaît les limites, parfois, très restreintes de l’aide qu’on peut apporter tout en maintenant une présence bienveillante. Ce qui est particulièrement souffrant dans les propos des patients et qui se présente assez fréquemment, c'est la plainte que le tiers qui aurait dû les aider, médecin, policier, patron, outre qu'il ne pouvait pas leur venir en aide a démontré indifférence, mépris ou rejet. Bref, des sentiments qui relèvent du manque de sollicitude venant s'ajouter à l'impuissance. Le moindre signe d'absence de sollicitude a donc un effet inverse de celui de l'écoute attentive puisqu'il a pour effet de précipiter le surgissement du trauma alors que l'écoute l'éloigne. La logique de la catastrophe vient de ce que, pour sauver l’Autre qui ne s’est pas présenté écoutant, on lui attribue une toute-puissance doublée d’une mauvaise volonté. Il pouvait sauver mais n’a pas voulu. Cet Autre n’est pas manquant. Sa toute puissance fait qu’il colle au réel duquel il a une maîtrise absolue.

Avant le phallus

Chez le traumatisé le symbolique et le réel sont étroitement imbriqués. Les effets thérapeutiques du transfert se répercutent sur le plan physiologique. Les perturbations fonctionnelles des organes internes, les douleurs, avec ou sans substrat physiologique, les inflammations de membres ou de plaies, les perturbations du système sympathique et j'en passe, peuvent subir d'importantes modifications dans un sens défavorable ou favorable selon le signe de la réaction thérapeutique.

L'intrication du réel et du symbolique est autrement différente que celle que l'on observe dans la conversion. Dans cette dernière le réel est un papier blanc entièrement soumis au signifiant qui s'y inscrit. Seul le système nerveux central est affecté de manière superficielle. Chez les traumatisés, au contraire, ce sont les fonctions physiologiques et organiques qui sont bousculées ou décrispées.

Le symbolique et le réel y semblent mêlés de la même façon qu'ils peuvent l'être chez le nourrisson ou dans la sexualité féminine. C'est à dire sans l'aide de signifiants. Les indices qui permettent d'interpréter sont de l'ordre du signe à décrypter dans le contexte. Un peu comme le faisait Dolto avec les nourrissons en repérant les événements, les dates et les mouvements somatiques.

Certes les rêves traumatiques contiennent des signifiants qui peuvent donner lieu à des associations libres. Mais les mouvements somatiques sont souvent muets et il faut importer la subjectivité en quelque sorte de l'extérieur. Il m'est ainsi arrivé d'être appelé au chevet d'un patient qui venait de survivre à une hémorhagie cérébrale et à deux ACV successifs. Sa fille très inquiète à son sujet en avait fait la demande. Je comprenais très peu de choses à ce que disait ce monsieur. Sa fille traduisait, dans la mesure du possible, ce qu'elle-même comprenait. Il disait qu'il n'aurait jamais dû survivre à son ACV et qu'il souhaitait mourir.

J'ai utilisé alors avec lui une technique doltoienne d'imputation de subjectivité. Je lui ai dit que d'une certaine façon, et du fait qu’il avait survécu, son corps avait pris la décision de vivre plutôt que de mourir. Cette intervention eut probablement un effet salutaire du fait que la plainte du patient s'en est trouvée suspendue. J'eus le sentiment que mon argument avait touché. Je crois que son évolution favorable au niveau physique fut la preuve sinon que mon interprétation a eu de l'effet, du moins qu'elle était vraie et qu’il avait effectivement décidé de vivre.

Ce même patient, lors des séances où il venait me voir à mon bureau dans sa chaise roulante, m'a tenu des propos délirants selon lesquels il avait commis un grave délit et que le juge l'avait condamné à la prison. Manifestement, l'accident avait provoqué une levée de la barrière du refoulement, même si à proprement parler, la névrose traumatique ne s'était pas encore déclarée, sans doute à cause de l'écoute précoce qui lui a été offerte.

Mais c'est un des rares cas que j'aie rencontré où la barrière du refoulement a chuté. Je l'attribuerais à l'atteinte neurologique. Le plus souvent il semble plutôt qu'en ce qui concerne le complexe d'indices tournant autour de l'accident, on se retrouve dans une situation logiquement antérieure au refoulement quand le réel et le symbolique sont étroitement imbriqués et que les premiers signifiants n'ont pas émergé.

Ce n'est pas tout le psychisme du traumatisé qui est dépourvu de signifiants bien-sûr, mais le complexe se rapportant à l'accident. Rien n'empêche cependant la problématique traumatique d'évoluer et d'envahir lentement toute la subjectivité. J'ai rencontré quelques cas où, malheureusement, cet envahissement a mené à une mort bien réelle. Il ne s'agissait pas de suicide mais d'une dégénérescence progressive du corps et de l'esprit qui rendait imminente la mort sans qu'on sache d'avance sous qu'elle forme elle allait frapper (Pierre Marty fait état de décès similaires dans «Les mouvements individuels de vie et de mort», Payot, Paris, 1976).

L’isolement intense

Au niveau psychique, la progression du mal se fait surtout à travers un isolement de plus en plus grand. L'ennemi intime qui résulte de la chute du triangle protecteur s'étend de proche en proche et finit par cerner tout l'environnement du traumatisé, même le conjoint et les enfants. En fait sa surprise est très grande quand il finit par se rendre compte qu'il éprouve une très grande hostilité à l'égard de gens qu'il aime énormément par ailleurs.

J'ai eu ainsi le cas d'un accidenté de la route dont le fils avait subi le même accident. Ce patient avait ceci de particulier qu'il avait sombré dans le coma instantanément et ne s'est réveillé qu'une fois hospitalisé. Il n'a aucunement vécu l'accident. Ses rêves traumatiques ne pouvaient donc reproduire l'accident. Il se contentait, si je puis dire, de rêves où des inconnus menaçaient de le tirer avec une carabine.

Fréquemment dans le cadre de ces rêves, son fils subissait les mêmes menaces que lui et il lui arrivait plus souvent qu’à son tour d'être violenté d'une façon assez sérieuse. J'étais intrigué par ces rêves traumatiques qui s'appliquaient simultanément au père et au fils. J'hésitais à lui imputer le souhait de violenter son fils. Pourtant, durant une séance où il était beaucoup question de place et où il disait qu'il lui arrivait de passer des heures immobile sur son siège pendant que sa femme et ses fils partaient faire des courses, il m'a sauté aux yeux qu'il défendait véritablement sa place face à un ennemi fantôme qui pouvait éventuellement être son fils.

Lorsque je lui ai formulé l'interprétation il l'a trouvée très drôle. Par la suite, lors d'une séance subséquente, il a raconté un cauchemar où son fils se faisait tuer alors qu'il le «tire sur une traîne sauvage»(sorte de luge qu'il est difficile d'orienter d'où le terme «sauvage»). Durant cette séance j'ai jugé avoir suffisamment d'éléments probants pour interpréter un souhait de mort adressé à son fils.

L'intérêt de ce souhait était qu'il était «justifié» par l'idée de devoir conserver sa place. Habituellement, cependant, l'hostilité généralisée ne trouve d'autres prétextes que l'irritation et engendre un isolement de plus en plus intense. Comme si la guerre contre l'ennemi intime ne faisait que se déflecter sur l'environnement.

L’Autre ne manque plus du phallus

Pour résumer, concernant la névrose traumatique individuelle, je dirais que l'événement incident se transforme en traumatisme lorsque le triangle protecteur s'écroule. Le patient est alors pris dans une alternative entre disparaître, d'une part, et affronter la mort d'autre part. Les deux phénomènes sont en fait liés. Le triangle protecteur est constitué par le sujet, l'Autre et le phallus. Immédiatement après l'incident il y a encore moyen de sauver le phallus en assurant une écoute attentive. Dans le cas contraire, le phallus s'écroule et le sujet se trouve pris tout seul, face un Autre qui n'est plus manquant.

Dès lors qu'il n'est plus manquant l'Autre devient impératif et ne laisse plus au sujet aucune marge de liberté hormis se soumettre ou résister. Se soumettre c'est devenir l'objet de l'Autre et résister c'est se battre contre lui ou contre ses substituts dans la réalité. Le collage réel/symbolique dont il était question tout à l’heure, cette covariation psychosomatique, est donc due à la chute du phallus et à la soumission obligatoire du sujet à l’Autre tout-puissant.

Le traumatisme collectif

Cette version des faits, qui n'est guère différente des précédentes, a cependant le mérite d'être immédiatement utilisable dans le cas des traumatismes collectifs. Le traumatisme collectif typique se présente lorsqu'un état se discrédite pour une raison ou pour une autre et qu'il ne parvient plus à assurer la sécurité publique. Il arrive dans ce cas, assez fréquemment, que le pouvoir d'état passe entre les mains des militaires qui remplacent la force de la loi par la loi de la force.

Mais il arrive aussi que l'armée s'écroule, elle aussi sous le poids du discrédit. On se retrouve alors dans une situation comparable à celle du traumatisé. La dimension phallique qui est représentée par l'état et l'armée s'est écroulée. Il ne reste plus que le sujet seul face à l'Autre. Les sujets se retrouvent capturés, captivés dans le système communautaire qui est désormais tout puissant parce qu'il n'est plus manquant. L'état et l'armée ne peuvent plus lui faire contrepoids.

Le sujet devient objet du système communautaire. Il doit exécuter les impératifs du système sans rechigner. Sa marge de liberté subjective est réduite à zéro. L'éventualité de sa disparition comme sujet devient très insistante. Il se retrouve isolé avec/contre l’Autre dans un état d’«hainamoration.» L’Autre et le sujet communautaire sont alors dans une telle proximité, que la stimulation libidinale par l’Autre est constante et sans limites. Lorsque le niveau de stimulation est trop élevé et que la fatigue est trop grande, il lui faut avoir recours à un équivalent du rêve traumatique : une bataille ou un attentat contre la communauté voisine. C'est sans doute pour cette raison que lorsqu'une société se brise, les lignes de rupture sont celles qui séparent les communautés. Le Liban et l'ex-Yougoslavie sont des exemples de dé légitimation étatique suivie d'une longue guerre intercommunautaire sans issue.

J’utilise le terme sujet communautaire pour désigner un ou plusieurs membres d’une communauté, aussi bien que la communauté toute entière. Le champ communautaire se situe au niveau du réel et, en tant que tel selon Lacan, ne connaît pas le dénombrable.

L’émergence de la laïcité

Le processus par lequel une communauté s'acharne sur la communauté voisine ne semble pas connaître de limites naturelles. Il ne connaît un certain répit qu'après que toutes les autres communautés ont été éliminées par voie de génocide ou d'expulsion et qu’une communauté finit par occuper toute seule le terrain. Le répit est de courte durée. Parce que le processus reprend sous une autre forme. La communauté ainsi isolée se retrouve face à face avec un Autre religieux tout aussi impératif que précédemment. La déflection de la haine sur les autres communautés ne fonctionne plus «faute de combattants». Il faut assumer le face à face avec l’Autre.

C'est alors que la communauté, pour se soustraire aux impératifs de l'Autre, entreprend de se laïciser comme pour créer des espaces de liberté hors d'atteinte de l'Autre impératif. Tous les états nation chrétiens ont traversé un génocide suivi d'une laïcisation et sont de bons exemples de ce processus. Cette laïcité cependant, se fonde sur la négation et la méconnaissance du champ communautaire et religieux. Au communautaire, la laïcité substituera le champ social et au religieux le champ de la vérité scientifique. Elle entretiendra constamment cette négation comme si elle était vraiment indispensable à sa survie.

Les pays occidentaux ont accepté de voir le champ communautaire et religieux petit à petit vidé de son contenu, dans la mesure où l’état laïc qui en a émergé portait en lui-même les traces de ses origines chrétiennes. Notamment cette différence matière inerte/esprit dans laquelle on niera le communautaire en lui faisant jouer le rôle mineur et muet de la matière.

La laïcité exportée

En revanche lorsque ce concept de laïcité s’est trouvé exporté vers des zones non chrétiennes, il a provoqué de très sérieuses résistances dont témoignent les crises endémiques dans les pays arabes laïcs (en Algérie notamment) et en Palestine-Israël. Tout se passe comme si les origines chrétiennes de la laïcité, devenues apparentes après exportation, l’empêchaient de jouer son rôle de tiers et la plaçaient plutôt en position de polariser une communauté autour d’elle : la communauté laïque. Elle entre alors en opposition avec les autres communautés dans la guerre intercommunautaire habituelle. Cette situation impose aux pays non-chrétiens une tâche difficile : celle de s’inventer un tiers qui ne soit pas la laïcité et de s’inventer un tiers à cette même laïcité qui s’est installée à demeure, jouant le rôle d’un nouveau système symbolique créant autour de lui une communauté au même titre qu’une religion.

Dans le triangle sujet communautaire/ Autre religieux/ société-état qui correspond au triangle sujet/ Autre maternel/ phallus, il n’est pas du tout nécessaire que les deux premiers termes s’opposent radicalement au troisième. Des rapports plus cordiaux entre les trois termes sont tout à fait pensables surtout dans les zones où l’état tire sa légitimité du religieux ou bien dans ceux dont l’isolement géographique a permis d’éviter les traumatismes.

Il semble bien cependant que tant les uns que les autres subissent des pressions importantes pour être mis au pas de la traumatisation. Récemment des attentats ont pris pour cible l’Arabie Saoudite et le Maroc dans le but apparent d’en modifier les régimes de type religieux. Par ailleurs les attentats de septembre 2001 ont certes traumatisé les États-Unis mais il semble qu’une ceinture périphérique de pays anglo-saxons comme la Grande-Bretagne, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande se sont sentis eux aussi atteints par identification et l’ont manifesté en participant à l’assaut contre l’Irak.

Conclusion

Pour conclure, je dirais que sur le plan clinique :

  1. Ce qui compte lors de l’intervention immédiate post incidentelle c’est de maintenir le manque dans l’Autre dans le rapport transférentiel.
  2. Le champ sur lequel s’effectue le travail d’analyse est quelquefois celui du signifiant mais, le plus souvent celui du collage Réel/ Symbolique. Le matériel clinique aussi bien que la façon de l’aborder diffèrent considérablement de l’interprétation des signifiants. Il s’agit, par une technique qui se rapproche beaucoup de celle que Dolto pratiquait avec les nourrissons (que je nommerais l’imputation de subjectivité) de dénouer ou d’assouplir le collage Réel/ Symbolique pour favoriser ultérieurement l’émergence des signifiants.

Sur le plan plus théorique je dirais que

  1. L’opposition entre disparaître et mourir me paraît typique à la névrose traumatique. Elle recoupe l’opposition de l’instinct de mort et de l’instinct de vie. Le fait d’affronter la mort étant, curieusement, du coté de l’instinct de vie. Le rêve traumatique aurait pour fonction, dans ce cadre, de sauver le sujet d’une trop grande fatigue ou d’une trop grande tendance au repos.
  2. La névrose traumatique serait due, non seulement à l’accident ou à l’incident lui-même, mais aussi à un deuxième temps qui consacre la chute de crédibilité du phallus et transforme le grand Autre maternel ou religieux et le prive, si je puis dire, de son manque. Sans le levier phallique l’autre chute et colle au Réel.
  3. L’exploration du collage Réel/ Symbolique est grandement handicapé par les parti pris de la pensée occidentale qui assimile ce champ à la matière (physiologique ou organique) lui refusant ainsi l’accès à la parole. Il y aurait lieu de subvertir l’obstacle que représente le concept de matière afin de restaurer une certaine souplesse dans le nouage du Réel/ Symbolique et de l’Imaginaire et rendre la parole au Réel/ Symbolique.

Sur le plan collectif je dirais que

  1. Les raisons pour lesquelles une société, dont l’état perd sa légitimité, se brise en ses communautés, sont très comparables à celles qui provoquent la névrose traumatique.
  2. La laïcité qui, en Occident représente une sortie hors du communautaire/ religieux et une restauration de la légitimité de l’état, change de nature lorsqu’elle est exportée dans des pays non chrétiens et devient un système symbolique simili religieux qui organise une communauté autour de lui. Il ne peut donc plus jouer le rôle de tiers qu’il joue en Occident